Les victoires soudaines et stupéfiantes de l’Allemagne en Norvège, aux Pays-Bas, en Belgique et avant tout en France, ont donné aux populations le sentiment que des conspirations expliquent une partie du succès des Allemands. La coupable est rapidement identifiée, c’est la politique libérale d’immigration de la France et son accueil de réfugiés-espions. Le mythe de la « cinquième colonne » est né. Il va faire rage, engendrant la méfiance malsaine de son voisin et une véritable hystérie collective. Cet affolement irrationnel va traverser l’Atlantique, soulevant une profonde aversion envers les réfugiés d’Europe, ceux qui sont déjà arrivés comme ceux qui cherchent à échapper aux griffes de la Gestapo. Les Juifs sont les plus nombreux concernés.

Avec son autorité, son prestige, sa crédibilité, le président Roosevelt attise cette peur irraisonnée. Au cours d’une causerie au coin du feu, publiée par le New York Times le 26 mai 1940, il assure qu’« aujourd’hui notre sécurité n’est pas seulement menacée par des armes militaires. Nous connaissons les nouvelles méthodes d’attaque, le cheval de Troie, la cinquième colonne qui trahit une nation qui n’est pas préparée à la traîtrise. Les espions, les saboteurs et les traîtres sont les acteurs de cette nouvelle stratégie. Avec tous nous devons agir et nous agirons avec vigueur ».[1]

Au cours d’une conférence de presse le 5 juin, Roosevelt précise que des réfugiés-espions sont recrutés par le gouvernement allemand sous la menace. « Vous devez vous acquitter de telle mission d’espionnage et si vous ne faites pas des rapports réguliers à des agents dans le pays où vous allez vous établir, nous sommes tout à fait désolés mais nous seront forcés d’arrêter et de fusiller votre vieux père ou son épouse ». Le président continue : « Les réfugiés doivent être contrôlés parce que, malheureusement, parmi eux il y a des espions. (…) Tous ne sont pas des espions volontaires. (…) Parmi les réfugiés juifs, il s’est trouvé, sans risque d’erreur, nombre d’espions ».[2]  Une des rares fois, avant 1944, où Roosevelt évoque des « réfugiés juifs », il les accuse publiquement d’être des instruments de la subversion.

L’opinion publique lui emboîte le pas. Un sondage d’opinion publié par le magazine Fortune en juillet 1940 montre que 70% des Américains pensent que l’Allemagne est en train de constituer une cinquième colonne aux Etats-Unis.[3] Un témoin bien informé, William Bullitt, ambassadeur américain en France, renforce cette névrose sociale. Il écrit dans le New Republic du 31  août 1940 : « Plus de la moitié des espions, capturés alors qu’ils espionnaient l’armée française, étaient des réfugiés du Reich. Croyez-vous qu’il n’y ait pas d’agents nazis et communistes de la sorte aux Etats-Unis ? »

Le relais est pris par la presse. Pendant l’été et l’automne 1940, le New York World Telegram, la Pittsburg Press, le New York Post et le New York Journal of the American publient une série d’articles qui détaillent comment « la cinquième colonne se renforce jour après jour ».[1]  Edgard Hoover, chef des services américains d’investigation et de renseignement (FBI), met de l’huile sur le feu. Dans un article de l’American Magazine, il sème la panique : « Usines sabotées (…) navires brûlés (…) machines démolies (…) voies ferrées détruites.  Dans une guerre d’une violence sans limite, la cinquième colonne est en marche (…) les saboteurs envahissent l’Amérique ».[2]

Parmi des hauts fonctionnaires, des voix s’élèvent pour dénoncer le danger. « Je suis profondément convaincu que notre politique d’admettre de très nombreux soi-disant réfugiés est douteuse et qu’avant que la guerre ne soit terminée, nous aurons lieu de regretter ce geste d’humanité, qui selon toute vraisemblance aura pour résultat d’importants sabotages, des pertes de vie et de propriétés américaines et une certaine paralysie de notre programme de défense ». Ainsi s’exprime le 8 mai 1941 Lawrence Steinhardt, ambassadeur américain à Moscou.[3]

Avec peu de succès, un certain nombre de journaux essaient de calmer le jeu. Un climat malsain de suspicion s’installe dans tout le pays. Chacun surveille son voisin et l’on compte chaque jour des centaines de dénonciations. Le ministère de la Justice se plaint de devoir faire la chasse à ces détectives amateurs pour mettre fin à l’affolement collectif. Un rapport du Ministre de la Justice constate que les Américains s’intéressent plus à la cinquième colonne qu’aux nouvelles de la guerre. Il conclut : « Si la cinquième colonne aux Etats-Unis avait engagé un million d’excellents publicitaires pour créer une hystérie (…) ils n’auraient pas fait mieux ».[4]

Les Etats-Unis avaient entrouvert leurs portes dans la mesure où leurs immuables quotas d’immigration le permettaient. Alors que les persécutions contre les Juifs du Reich redoublent et s’étendent en Europe, ce temps est révolu. Hélas, rien ne change. En 1941, la moitié du quota d’immigration n’a pas été utilisée.[5] Un climat de chasse aux sorcières empêche l’Amérique en paix de jouer le rôle d’un havre de sécurité et donne un mauvais exemple aux autres états neutres.

Les menaces de la cinquième colonne ont aidé Roosevelt à obtenir le soutien populaire nécessaire à la préparation de la guerre. Mais elles ont créé un environnement hostile à l’admission des réfugiés d’Europe et des Juifs au premier rang, alors que le pays abrite de loin la plus grande communauté juive au monde.

Une note de juin 1941 de Breckenridge Long, le responsable du problème des réfugiés au Ministère des Affaires étrangères reflète l’atmosphère qui règne. « Nous pouvons retarder et même arrêter temporairement ou d’une façon définitive l’entrée des immigrants aux Etats-

Unis. Nous pouvons le faire simplement en avisant nos consuls de mettre un maximum d’obstacles et d’utiliser tous les moyens administratifs pour retarder l’octroi d’un visa ».[6]

Ces obstacles, ce sont de nouvelles mesures administratives qui rendent l’obtention d’un visa d’immigration encore plus impossible. Sont refusés, par exemple, tous les candidats « dont un parent au premier degré (…) réside encore dans un pays ou un territoire sous le contrôle d’un gouvernement qui est opposé à la forme de gouvernement des Etats-Unis ».[7] La majorité des candidats au départ est ainsi éliminée. Dorénavant toutes les demandes de visa doivent être envoyées avec leurs annexes en six exemplaires à des comités interdépartementaux de contrôle à Washington. En décembre 1943, le parlementaire Emmanuel Celler juge que « ces comités ont été comme des glaciers dans leur lenteur et leur sang-froid. Cela prend des mois et des mois pour accorder un visa qui généralement correspond à un cadavre ».[8]

L’espionnite place la sécurité américaine avant tout. L’isolationnisme  triomphe et les réfugiés sont relégués au second plan. Les Américains ne veulent pas aller en guerre contre Hitler, alors ils cherchent un ennemi à combattre. « Incapable de se mettre d’accord pour agir contre une ennemi extérieur, le pays chasse les membres de la cinquième colonne à l’intérieur ».[9] Les Juifs sont les victimes de cette phobie irraisonnée. Nombreux sont ceux qui, attendant vainement le visa sauveur d’Amérique, ont vécu cloîtrés et apeurés craignant à tout instant que la Gestapo ne frappe à leur porte.

 

________________________________________________________________________

[1] FEINGOLD Henry, The Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaust, 1938-1945, Rutgers University Press, New Brunswick, N.J. 1970, p. 128.

[2] BREITMAN Richard, KRAUT Alan, American Refugee Policy and European Jewry , 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington, 1987, p. 121.

[3] IBID. p.117.

[4] LIPSTADT Deborah, Beyond Belief : the American Press and the Coming Holocaust, 1933-1945, The Free Press, New York, 1994, p. 126.

[5] IBID. p. 125.

[6]DRUKS Herbert, The Failure to Rescue, Robert Speller and Sons, New York, 1977, p. 12.

[7] LIPSTADT, op. cit. p. 126. Ministre de la justice : Attorney General.

[8]WYMAN David, Paper Walls : American and the Refugeee Crisis. 1938-1941, Pantheon, New York, 1985, p. 221.

[9] FEINGOLD Henri, Roosevelt and Europe’s Jews : Deceit and Indifference, or Politics and Powerlessness? in  Dimensions I, The Journal of Holocauste Studies, vol. 8 no2, p. 11, 1992.

[10]MORSE Arthur D, Pendant que six millions de juifs mouraient, Laffont, Paris, 1969, p. 300.

[11] BERENBAUM Michael, Witness to the Holocaust. An Illustrated Documentary History of the Holocaust in the Word of its Victims Perpetrators and Bystanders, Harpers Collins, New York, 1997, p. 288. Celler était un parlementaire de la Chambre des représentants.

[12]LIPSTADT, op. cit. p. 125. William Leuchenberg.

 

Laisser un commentaire