Quatre fils ont été enterrés hier, et je ne peux m’empêcher de penser aux quatre fils de la Haggadah : le sage, le méchant, le simple et celui qui ne sait pas interroger. Mais en cette terre, à cette heure si dure, il semble que les fils tombés au combat viennent rééclairer le sens des fils qui vivent parmi nous. Ils ne sont plus seulement des figures d’un texte ancien, ni de simples archétypes pédagogiques hérités de la tradition, mais des fils vivants d’un peuple vivant — des fils de dévouement, de courage, d’une fidélité sans mesure, de paix intérieure et de grandeur d’âme.
Et peut-être plus que tout, ce sont des fils qui sont véritablement sortis d’Égypte. Non seulement de cette Égypte ancienne de servitude, de briques et de mortier, mais d’une Égypte plus profonde encore : l’Égypte de la peur, de l’âme diasporique, de l’habitude de la servitude, du rétrécissement de la vocation, de cette existence qui ne cherche plus qu’à survivre. Ils ne sont pas restés assis dans leur exil, ils n’ont pas transformé la faiblesse en morale, ni l’hésitation en sagesse, ni la peur en langage. Ils sont réellement sortis d’Égypte, parce qu’ils ont refusé d’accepter une vie d’esclavage déguisée en prudence, et qu’ils ont porté, dans leur vie comme dans leur mort, le sens véritable de la liberté : être un peuple libre sur sa terre.
Ces fils tombés témoignent par leur mort qu’il vit encore en Israël de grands fils, au plein sens du terme : justes dans leur âme, héroïques dans leurs actes, courageux face à l’effroi, et sages dans leur compréhension de la gravité de l’heure et de la valeur du peuple comme de la terre. Ils ne sont pas seulement les victimes d’une guerre ; ils sont le témoignage vivant du fondement profond qui tient ce peuple debout : la capacité de se dresser, de protéger, de porter, et de ne pas fuir la responsabilité. Ils n’ont pas porté la sortie d’Égypte comme un simple souvenir rituel, mais comme un impératif de vie. Ils ont compris qu’un peuple libre doit aussi défendre sa liberté, qu’une terre n’est pas donnée à celui qui en a peur, et qu’un peuple qui n’est pas prêt à payer le prix de son existence finit par perdre jusqu’à sa mémoire.
Et face à eux se dévoilent tous ces restes d’exil, non seulement hors du pays, mais aussi à l’intérieur des consciences. Tous ceux qui demeurent assis dans leur exil même lorsqu’ils vivent en terre d’Israël, toutes ces âmes qui ne sont pas encore sorties de leur servitude intérieure, qui parlent encore le langage de la soumission, du rétrécissement, de l’hésitation, comme si la vocation d’Israël n’était que de survivre, de s’excuser, de se diminuer et de transformer la peur en bon sens. Face à ces fils-là, les restes de l’exil apparaissent dans toute leur misère. Car ici, en terre d’Israël, il ne suffit pas de raconter la sortie d’Égypte : il faut s’en montrer digne.
Et devant leurs tombes, il apparaît clairement que les quatre fils de la Haggadah ne sont pas seulement un souvenir du soir du Séder, mais une question éternelle sur le visage même de la génération. Et la réponse, en ces jours, s’écrit dans la douleur et dans le feu : il se lève encore en Israël des fils hébreux. Des fils dignes d’Israël. Purs, forts, fidèles, d’une stature rare. Non une génération d’exil, mais une génération de sortie. Non une génération de survie, mais une génération de liberté. Non des fils de la peur, mais des fils de la terre, du peuple et de la vocation.
Que leur mémoire soit bénie et gravée dans le cœur du peuple. Ils ne sont pas seulement tombés pour la sainteté de la terre et du peuple ; ils nous ont rappelé ce que nous sommes appelés à être.
Quelques mots sur l’auteur
Rony Akrich, 70 ans, est écrivain, essayiste et conférencier en Israël. Il a fondé en 2018 l’Université Populaire Gratuite / Café Daat, à Jérusalem et à Ashdod.
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