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Un homme postmoderne par Rony Akrich

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Remarquons à quel point nous sommes bernés par nos illusions lorsque nous affirmons qu’il y a une « évolution des mentalités ». Pour parler de « progrès » en pareil contexte, il faudrait être particulièrement naïf ou cynique. Quitte à prononcer des jugements excessifs, on serait sûrement plus avisé en parlant de régression mentale ou de barbarie pour désigner notre époque.

Dans une société où le peu de salaire est dépensé dans l’illusion de la liberté, pour ne faire qu’alimenter le système, où est le « progrès » de l’Histoire ?
L’hyper individualisme ne met pas fin à la violence, il la nourrit en alimentant la frustration.
Il ne met pas fin aux inégalités, il les multiplie.
Il ne met pas fin à la pauvreté, il l’accentue.
Il ne sait pas réconcilier travail et loisirs, il accentue leur contradiction.
Il ne développe pas la sensibilité esthétique, il la dénature.
Il ne donne pas de sens à la vie, il ne lui propose que des motifs de survie.
Il ne cultive en rien l’intelligence, il voisine avec la bêtise.
Il était censé accroître la productivité, dont on attendait un miracle. Mais la productivité a cessé d’être utile, on produit de plus en plus de leurres, à la différence avec la production du début de l’ère industrielle critiquée par Marx.

L’interprétation postmoderne est conséquente de ses propres conceptions voulant ainsi soumettre la plupart des domaines de la sociologie et du spirituelle au cours de ces dernières décennies. En cela elle se présente comme une théorie supplémentaire et pluridisciplinaire d’un large projet de destruction systématique des acquis. Elle se voudrait la nouvelle révolution culturelle.

Afin de mieux comprendre ce sujet, il nous faut appréhender la différence existante entre le postmodernisme et le modernisme.

Le modernisme par principe n’annihile nullement, ni d’emblée les valeurs anciennes, il veut engager des reformes en fonction de son idéal de vie. Face aux valeurs supprimées il en proposera d’ailleurs beaucoup d’autres à leur place.

De cette façon, le système modernisé apparaît sous un nouveau visage qui parallèlement suit l’évolution socioculturelle de la société.
Il convient d’ajouter, que les constantes de l’éthique ne peuvent pas perdre les liens historiques les liant à leur passé. Vous ne pouvez pas inventer un concept entièrement nouveau de la justice, sans maintenir des attaches avec le concept de justice et d’amour du bon vieux temps, idem pour la vérité, l’honnêteté, la modestie, etc.

Le postmoderne rejette et condamne l’ensemble des valeurs.

Vous pouvez le définir comme un refus, le refus et l’incapacité à décider des doctrines et des préceptes qui conduiront la société.
Il fut préférable de l’entendre admettre que l’unique raison du rejet des valeurs restait intimement liée à son impuissance d’être et de devenir, il blâme la nature même des vertus et la multiplicité de réflexions à leur propos.
Les postmodernes estiment que les valeurs n’existent pas et si jamais elles avaient existé, il aurait fallu les détruire.

La conclusion d’une telle conception est qu’il ne peut y avoir de compétition ou de conflit entre des valeurs inexistantes à fortiori qu’il soit possible de choisir entre, par exemple, le bien et le mal, le vrai et le faux.
Sans choix, nulle décision et donc aucune marge d’appréciation, le monde postmoderne s’enfonce inexorablement vers le doute, l’indifférence et le superficiel. Ce dernier est infiniment plus grave et plus décourageant que l’incertitude rencontrée chez Baudelaire, Proust ou Kafka.
Sans une vraie prise de position, sans une affirmation authentique de soi, le choix restera absolument impossible: quel choix sinon celui d’être vivant ou mourant?

Il reste au postmoderne la possibilité de regarder dans le vide, là où rien n’existe, où rien ne se passe. Il ne peut guère préférer et choisir car, en tout et chez tous rien ne peut plus aller pour le mieux et dans le meilleur des mondes, la vie sur terre est devenue pour lui nauséabonde et désespérante; cela est vrai de la politique, de la culture et de l’art.

Certains de leurs auteurs n’accordent aucune importance à l’enseignement, il ne le considère point comme vecteur de la culture et de ses valeurs d’une génération à l’autre. Il ne faut surtout pas diriger l’étudiant, tout au plus être là pour lui montrer ce qu’est un chemin d’embuches, lui proposer d’être prudent, s’il le souhaite.
Selon eux l’éducation serait un endoctrinement.

Décrivons ici les principales caractéristiques de ce nouvel idéal:
La postmodernité va s’établir dans un désert idéologique, et comme la nature a horreur du vide, c’est autre chose qui va prendre sa place.
Quand on n’espère plus grand-chose des lendemains et que l’on cohabite dans le cartel de l’abondance, pourquoi ne se fixerait-on pas dans la consommation la plus élémentaire ?
À l’avenir, la vie prendra un nouveau tournant où elle ira s’afficher, on n’exigera plus la transformation de la planète, on désirera tout simplement en jouir.

On souhaite exploiter tout ce que la société véhicule, s’émerveiller devant la publicité, dévorer ses marchandises, profiter de tous ses privilèges, tout ce que le marketing nous vend si bien.
A la contre-culture des années 60 la postmodernité objecte un « bof » désillusionné : c’est captivant si c’est cool, ou simplement pour reproduire, pour copier, mais de là à se produire soi-même, il est des limites à ne pas franchir dans l’engagement!

Parmi de tels cas de figures la pensée n’a assurément pas d’emploi. On exige tout ici et maintenant, puisque la pléthore des délices se trouve à portée de main, que la terre se transforme en un grand parc d’attractions et que la seule loi qui nous commande soit le diktat de l’appétit instantané, nul besoin de réfléchir ni de concevoir. On se contente d’accompagner l’information, la télécommande à la main, dans la vie comme devant l’écran.
L’humain postmoderne est prédisposé à montrer une immense détermination pour conserver une légère ivresse, demeurer écervelé et se cantonner dans l’insuffisance. Il dispose pour cela d’une étonnante collection de solutions pour atteindre son but.
En considérant que la raison soit une lucidité plus instruite, il nous est fort aise de déclarer notre société, dont la seule préoccupation tourne autour du plaisir, comme une société cultivant, au contraire, une ignorance aveugle.
Etonnante ère qui conserve pour son adolescence une véritable dévotion. Le jeunisme est à la mode du temps, désirer « être » c’est s’annoncer au vu et au su de tous comme toujours «jeune».

L’hédonisme postmoderne prédispose l’individu à battre perpétuellement en retraite, il est l’aboutissement de l’individualisme victorieux, ce dernier virevoltant au-dessus de l’ego, au sommet du narcissisme.
Observez-moi, conversez avec moi de moi, adulez-moi, il n’y a que moi qui me passionne, d’où une domination souveraine du « par-être », l’autorité égoïste de son propre reflet, l’exhibitionnisme de l’intimité et une disposition préméditée des chaines de diffusion vers la téléréalité.
La postmodernité est un énoncé absolu de l’individualisme, notre époque a totalement changée l’idée même du verbe. Le «dire» signifie exprimer un sentiment envers un être cher, lui manifester notre intérêt ainsi que notre naturelle aspiration au dialogue car seul véritable enrichissement mutuel.
Aujourd’hui c’est tout le contraire, le nouvel environnement postmoderne affirme le devoir de se mettre en avant, de signifier sa différence pour la différence, même si on n’a rien à dire et surtout si on n’a rien à dire.
L’expression n’ambitionne pas la discussion et elle ne révèle aucune pensée, elle est là pour l’opportunité de se faire entendre.

Vous connaissez cet objet d’une suprême importance qu’est, de nos jours, la télévision, celle-ci est une reproduction chimérique et illusoire de la Vie.
Le téléspectateur perd tout son temps à scruter les vécus d’autrui et comme de bien entendu et vu l’existence se transforme en un grand spectacle, celui de vouloir devenir célèbre.
Rien d’étonnant à ce que la tentation suprême de l’ego soit de traverser l’écran, d’essayer d’exister au travers le déjà vu à la télévision ! C’est-à-dire une image extra-plate, une image « vide. »
Quand tout est fait pour que nul ne se rende compte que l’immobilisme environnant ronronne, que le système fonctionne très bien et surtout qu’il permet de vendre tout et n’importe quoi.
L’homme postmoderne ne sait pas pourquoi il consomme, mais il consomme beaucoup. Il consomme plutôt n’importe quoi et n’importe comment, et surtout pour la frime.
Il a fait du centre commercial un «lieu de vie», son lieu de villégiature aux heures de liberté. Ses aïeuls vivaient dans l’intériorité familiale, sociale et traditionnelle, lui se rend vers les extérieurs d’une vie sans raison mais pleine d’intérêt.
Le loisir est son ultime idéal, son vrai D.ieu pour qui il payera sans calculer. Il ne s’engage jamais vers ce qui est nécessaire et bon marché, non, il va vers ce qui est en vogue, cela permet «d’aller se faire-voir» et de faire impression devant autrui. Dans de telles circonstances l’homme postmoderne devient très fragile, en vérité il est une aubaine, un pigeon commode à harponner, commode à manœuvrer !
On a conçu pour cela une méthode de stimulation non négligeable afin d’obtenir ce résultat: la publicité.
Dans un monde ayant une armature morale cohérente, on aurait pitié, et on n’abuserait pas de la crédulité, de la faiblesse et de la naïveté mais qui peut affirmer que notre société soit morale ?
C’est bien tout le contraire, s’il est un attribut particulier de la postmodernité, c’est son penchant démesuré pour le vice qu’elle a pu aisément convertir en valeur.

Regardons notre réalité bien en face, la société postmoderne est immorale. Elle a transformé la moralité en rentabilité. Elle annihile la valeur de la nécessité pour la troquer contre celle d’une convoitise chimérique. Elle crée une multitude d’envies mensongères et maintient la croyance dans l’exigence de les exaucer.
Le summum serait d’octroyer à la consommation de masse l’identité d’une culture. En hissant celle-ci au rang d’œuvre absolue, en frappant à coups de slogans, d’images et de publicités, la théorie selon laquelle le bonheur s’identifie avec le fait d’avoir davantage, de détenir constamment plus, se confirme.
Pour qu’elle demeure à jamais, il faut maintenir la foi en la valeur des illusions et accorder un coût illimité à des leurres.
Tout cela nécessite un lavage de cerveau permanent afin d’écraser toute ambition critique, constamment la conscience est refoulée vers le bas et l’on prend soin de capter l’intelligence par des petites choses, de lui enlever toute lucidité et toute liberté.
Les images de l’illusion saisissent l’intelligence et lui démontrent qu’elles sont sa seule vérité, elles créent un sous-produit du monde réel où le filet du conditionnement est efficient où les avis les plus inconcevables peuvent avoir cours.

Maintenant l’individu a pu devenir en son corps et conscience un être soumis et domestiqué: un homme Postmoderne.

Rony Akrich pour Ashdodcafe

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