Hier soir, à la Knesset d’Israël, une heure de honte s’est inscrite dans notre histoire.
Soixante-trois députés ont voté en faveur de la Loi fondamentale : Étude de la Torah. Mais en faveur de quoi ont-ils vraiment voté ? En faveur de la Torah ? Non. En faveur de l’étude ? Non. En faveur de la sainteté ? Certainement pas. Ils ont voté pour transformer la Torah en refuge politique contre la responsabilité nationale, pour inscrire l’inégalité dans l’ordre constitutionnel, pour prolonger la fracture au sein du peuple.
Ce n’est pas une Loi fondamentale de la Torah. C’est une Loi fondamentale de l’exemption : exemption de l’Alliance, exemption de la solidarité, exemption du fardeau commun, exemption de la participation au destin historique d’Israël sur sa terre.
La Torah biblique n’est pas un livre de fuite. Elle n’est pas une retraite hors du monde, ni un abri contre l’histoire. Elle ne permet à personne de dire : que d’autres combattent, que d’autres veillent, que d’autres tombent, que d’autres soient enterrés, tandis que moi, au nom de la sainteté, je serai dispensé. La Torah est exigence, appel, responsabilité. Elle unit un peuple, une terre, une justice, une loi, une souveraineté, une mémoire et un avenir.
Il n’y a pas de Torah sans camp, sans peuple, sans charge collective. Moïse ne s’est pas tenu hors du camp. Josué n’a pas étudié pour se dispenser d’entrer dans la terre. David n’a pas séparé le psaume de l’épée, la prière de la royauté, la ferveur de la responsabilité politique. Les prophètes n’ont pas rêvé d’un peuple divisé entre ceux qui se sacrifieraient et ceux qui seraient réputés sacrés parce qu’ils ne se sacrifieraient pas. Ils ont appelé tout Israël à la justice, au droit, à la fidélité et à la vérité.
Ce que certains appellent aujourd’hui « étude de la Torah » n’est pas toujours étude de la Torah. Trop souvent, dans la bouche de certaines machines politiques, cette expression est devenue un mot de passe, un écran sacré destiné à préserver un édifice social d’exception. Une partie du peuple demande à être protégée par les autres, financée par les autres, défendue par les autres, alors même qu’elle prétend incarner la fidélité au judaïsme. Le sang des uns, le travail des uns, les impôts des uns, les blessures des uns deviennent ainsi le prix silencieux de l’exemption des autres.
Il faut le dire sans trembler : ce n’est pas cela, la Torah. Ce n’est pas cela, la sainteté. Ce n’est pas cela, l’étude. C’est une politique de l’exemption enveloppée dans la langue du sacré. Et lorsqu’on enveloppe l’injustice dans la langue du sacré, on ne sanctifie pas l’injustice ; on profane le sacré.
Le plus grave est là. Au nom de la Torah, on détache la Torah du peuple. Au nom de la sainteté, on détache la sainteté de l’Alliance. Au nom de l’étude, on arrache celui qui étudie à la responsabilité nationale. On transforme la maison d’étude en abri, non contre l’ignorance, mais contre la solidarité. On transforme la yeshiva en frontière morale entre ceux qui doivent servir et ceux qui peuvent ne pas servir.
Cette logique est insupportable politiquement, mais elle l’est davantage spirituellement. Elle réduit la Torah à une fonction défensive. Elle en fait un bouclier contre l’obligation, une excuse, un passe-droit, un statut. Or la Torah n’est pas un statut. Elle n’est pas une rente. Elle n’est pas un privilège de groupe. Elle n’est pas le patrimoine électoral de quelques partis. Elle est une charge, une vocation, une discipline de vie, un appel à se tenir debout devant Dieu, devant son frère, devant son peuple, devant le réel.
L’Alliance n’est pas une idée abstraite. Elle signifie que je ne peux pas me penser hors de la vie de mon frère. Elle signifie que ma liberté m’oblige. Elle signifie que les soldats au front ne sont pas les soldats d’un secteur, mais les enfants de tout Israël. Elle signifie que lorsqu’une mère enterre son fils, elle ne le fait pas pour qu’un autre transforme sa fidélité religieuse en immunité civique. Elle signifie que nul ne peut réclamer toutes les bénédictions de la souveraineté et refuser toutes ses charges.
On peut comprendre un débat sur la religion et l’État. On peut discuter des formes d’intégration, des étapes, des cadres. Mais on ne peut accepter qu’au cœur de l’épreuve nationale, après tant de morts, de blessés, de familles brisées et de citoyens mobilisés, une majorité parlementaire cherche à inscrire dans une Loi fondamentale l’idée qu’il existerait, en Israël, des porteurs naturels du fardeau et des bénéficiaires constitutionnels de l’exemption.
Avec tout le respect dû à ces députés de droite, dont certains portent la kippa et parlent sans cesse du peuple d’Israël, de la terre d’Israël, de la tradition d’Israël, je ne peux pas rester silencieux. Celui qui a voté pour une telle loi ne défend pas la Torah. Il la blesse, la rétrécit, la livre à la méfiance d’une partie du peuple. Il transforme une source d’élévation en instrument d’amertume.
C’est précisément celui qui aime la Torah qui aurait dû s’opposer à cette loi. C’est précisément celui qui porte la kippa qui aurait dû dire : pas en mon nom. Pas au nom de ma Torah. Pas au nom d’Israël. Pas au nom de l’Alliance. La Torah n’appartient ni à une coalition, ni aux accords de couloir, ni aux négociations de survie gouvernementale.
Je respecte les véritables étudiants de la Torah, ceux qui étudient avec humilité, rigueur, amour et responsabilité. Mais je n’ai aucun respect pour l’usage politique de la Torah lorsqu’il sert à perpétuer l’inégalité, à transformer le Beth Midrash en refuge contre l’armée, le travail, la société, la réalité et la douleur du peuple.
Une étude qui ne conduit jamais à la responsabilité finit par se trahir elle-même. Une sainteté qui ne porte pas le fardeau n’est plus sainteté, mais séparation. Une foi qui ne participe pas au destin national n’est pas une foi hébraïque ; elle devient religion de secteur, religion d’abri, religion d’exil poursuivie au cœur de la souveraineté retrouvée.
L’État d’Israël n’est pas un shtetl sous protection étrangère. Nous sommes la souveraineté, l’État, l’armée, le prix, la responsabilité, l’Alliance. Celui qui vit ici, jouit de cette liberté et réclame sa part dans les institutions ne peut pas se tenir hors de la charge commune.
Je ne pourrai plus accorder ma confiance à ceux qui ont voté cette loi. Ma confiance va à ceux qui s’y sont opposés, portant la kippa ou non, venus de la droite, du centre ou d’ailleurs, parce qu’ils ont compris qu’il existe des lignes qu’on ne franchit pas.
Je ne veux plus être identifié au camp qui a voté cette loi, ni à son langage, ni à ses slogans, ni à sa bonne conscience. Je veux être identifié à ceux qui ont dit non. À ceux qui savent que l’Alliance précède le secteur, que la responsabilité précède l’intérêt politique, que la Torah précède l’usage politicien qu’on en fait.
Hier, à la Knesset, on n’a pas voté une Loi fondamentale : Étude de la Torah. Hier, on a tenté de voter l’exemption de l’Alliance.
Quelques mots sur l’auteur :
Rony Akrich est écrivain, essayiste et conférencier en Israël. Il est le fondateur de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat à Jérusalem et à Ashdod, et consacre son travail à la transmission de la pensée hébraïque, de la philosophie, de l’historiosophie biblique et de la culture générale.
À travers ses cours, ses conférences, ses publications et ses interventions publiques, il propose une lecture vivante de la Bible hébraïque comme pensée de l’histoire, de la responsabilité, de la souveraineté et de la liberté morale. Son œuvre, en français et en hébreu, relie les grandes traditions spirituelles et philosophiques aux enjeux éthiques, culturels et politiques de notre temps. Depuis ces dernières années, plusieurs de ses textes sont également traduits en anglais, en espagnol et en russe.
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