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Lettre ouverte à Delphine Horvilleur par Rony Hayot

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Madame,

Le soir de Kippour, vous avez prononcé un sermon sur « les mots qui séparent ». Je veux d’abord vous dire que vous avez raison sur un point : aujourd’hui, on fait souvent passer un examen aux Juifs avant de les accepter. L’histoire du skipper grec qui demande à un couple juif ce qu’il pense de Gaza avant de le laisser monter sur son bateau — c’est exactement ça, un « shibboleth » : un mot-test qu’on utilise pour trier les gens, pour décider qui a le droit d’exister dans une conversation et qui ne l’a pas. Sur ce point, je vous rejoins pleinement.

Mais après, Madame, votre raisonnement dérape, et je veux vous dire pourquoi.

Vous mélangez des mots qui n’ont rien à voir.
Dans votre sermon, vous rangez dans la même liste des mots comme « sioniste », « fasciste », « génocidaire », « colon » et « Judée-Samarie ». Le problème, c’est que ce ne sont pas du tout la même chose. « Génocidaire » est une accusation grave, faite pour salir et disqualifier quelqu’un. « Judée-Samarie », en revanche, est simplement le nom que cette terre porte depuis la Bible — un nom historique, pas une insulte. Les mettre sur le même plan, comme si tous les mots n’étaient que des étiquettes de camp, contredit l’idée même de votre sermon : vous dites vouloir redonner du sens aux mots, mais vous commencez par effacer la différence entre un nom et une insulte. De même, dire « l’occupation israélienne à Gaza » sans guillemets n’est pas un choix neutre : c’est déjà prendre parti dans le vocabulaire employé.

Vous confondez la critique et la trahison.
Critiquer une décision n’est pas trahir son camp — cela, je vous l’accorde. Mais il existe aussi de vraies trahisons, et votre sermon les traite comme si c’était la même chose. Vous dites que le mot « traître » n’est que le miroir du mot « coupable » : le monde nous accuse, et nous nous accusons entre nous par réflexe. Mais un simple désaccord sur la façon de mener une guerre n’a rien à voir avec un discours qui, au moment où Israël se bat pour survivre, l’affaiblit publiquement. Distinguer les deux n’est pas de l’intolérance, Madame : c’est faire preuve de jugement.

Vous traitez Kippour comme du théâtre — et c’est le plus grave.
Vous affirmez qu’à Kippour, nous « faisons semblant » de nous dire coupables et traîtres — pas parce que nous le sommes vraiment, mais pour créer un rituel commun. Là, vous touchez à quelque chose de central dans notre religion : le vidouï, la confession que l’on fait à Kippour (le texte récité s’appelle Ashamnou, bagadnou — « nous avons fauté, nous avons trahi »). Ce n’est pas un jeu de rôle collectif, Madame. C’est un vrai examen de conscience, fait devant D.ieu, où l’on reconnaît sincèrement ses fautes — ce moment s’appelle la teshouva, le retour, le repentir. Transformer ce moment sacré en simple outil symbolique au service d’un message contemporain, aussi estimable soit-il, c’est vider Kippour de son sens.

Votre jeu de mots sur le Machia’h me semble déplacé.
Vous faites un jeu de mots astucieux : avec l’accent d’Éfraïm (une tribu biblique qui, dans le récit, prononçait mal le mot « shibboleth »), le mot « Machia’h » (le Messie) se prononcerait « Massia’h », évoquant quelqu’un qui « entre en conversation » avec les autres. C’est une idée poétique, Madame, mais ce n’est pas la tradition juive. Dans le judaïsme, le Machia’h est un roi descendant du roi David, et croire en sa venue fait partie des treize principes de foi définis par Maïmonide, l’un des textes fondateurs de notre pensée. Ironiser sur ceux qui prennent cette attente au sérieux, c’est vous moquer d’une part entière et sincère du peuple juif.

Vous détournez un principe important.
Vous citez une phrase célèbre du Talmud, Kol Israël arevim zé bazé — « tous les Juifs sont responsables les uns des autres » — pour appeler à « accepter pleinement les divergences ». Cette responsabilité mutuelle est en effet un pilier du judaïsme, personne ne le conteste. Mais elle n’a jamais voulu dire que toutes les opinions et toutes les pratiques se valent. La Torah et la halakha, la loi juive, fixent des limites claires. On peut se tenir côte à côte, unis comme peuple, sans prétendre qu’il n’y a plus aucune règle ni aucune vérité.

Enfin, Madame, il y a ce que vous ne dites pas.
Vers la fin de votre sermon, vous évoquez les élections à venir et « ceux qui consolident leur camp dans l’exclusion » — sans les nommer, mais on comprend qui vous visez en Israël. La polarisation existe, c’est vrai, mais elle ne vient jamais d’un seul côté. Il aurait été plus honnête de le dire.

Vous souhaitez, Madame, que nous traversions ensemble une passe difficile. Je le souhaite aussi. Mais on ne traverse pas ensemble en changeant le sens des mots, en transformant la confession de Kippour en symbole vide, ou en réécrivant la foi à sa convenance. On traverse ensemble en se parlant franchement, en laissant à chaque mot son vrai poids, et à chaque conviction — même différente de la vôtre — sa dignité.

Rony HAYOT
Journaliste et analyste politique.

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