La paracha Terouma est une gifle à la culture contemporaine, parce qu’elle met à nu notre mensonge le plus confortable, le désir d’une sainteté sans prix, d’une spiritualité sans discipline, d’un sens sans construction, d’un Dieu sans responsabilité. Elle ne propose pas une « expérience », mais une exigence, elle ne promet pas un « mieux-être », mais une forme, elle n’ajoute pas un contenu à consommer, elle réclame une vie qui ait un centre.
Nous vivons à une époque où tout devient marchandise, y compris l’âme.
Le « développement personnel » est devenu un supermarché, cours, stages, mentors, mantras, respirations, « énergies », promesses de soulagement immédiat, et tout cela se vend comme une crème pour la peau, prends, ressens, détends-toi, continue. La spiritualité consumériste est une religion sans Dieu, un sanctuaire sans sacré, une émotion sans vérité. Elle ne demande pas à l’homme de se transformer, elle lui demande de payer. Elle ne construit pas une personne, elle fabrique un client.

Terouma dit, assez. Le sacré n’est pas un confort. Le sacré est un édifice.
C’est pourquoi elle ouvre sur « qu’ils prennent pour Moi une offrande », et non sur « qu’ils donnent ». Prendre, parce que donner vraiment, c’est acquérir une hauteur. Celui qui donne de manière authentique ne « perd » pas, il sort de l’esclavage du « à moi ». Il cesse d’être consommateur du monde et devient bâtisseur du monde. C’est l’instant où l’homme cesse de demander, « qu’est-ce que cela m’apporte ? », et commence à demander, « qu’est-ce que cela exige de moi ? ».

Et c’est là que la première pierre tombe sur la tête de la modernité molle, nous voulons des valeurs sans vertus, une justice sans discipline, une liberté sans limite, un « amour » sans responsabilité. Terouma rétablit l’ordre juste, on ne commence pas par de grands mots, on commence par la matière, on ne commence pas par des déclarations, on commence par l’acte, on ne commence pas par « je crois », on commence par « je construis ».

Regardez ce que fait la Torah, elle ne prononce pas un sermon sur la « spiritualité », elle donne des mesures, du bois, de l’or, de l’argent, des étoffes, des planches, des anneaux, des barres. Pourquoi, parce qu’une vérité qui ne descend pas dans la mesure devient fantasme, et une sainteté qui n’accepte pas la forme devient sentimentalisme. Un devoir moral sans forme, comme l’avait compris Immanuel Kant, n’est souvent qu’une humeur. Terouma enseigne que l’esprit exige une loi intérieure, celui qui hait les limites au nom de la « liberté » finit asservi, asservi à l’impulsion, asservi à la foule, asservi à la mode.
Mais la paracha n’adore pas la matière. Au contraire, elle brise l’idolâtrie la plus moderne, l’idolâtrie du « à moi », l’idolâtrie du patrimoine, du statut, de l’apparence. Ici, la leçon de Maïmonide éclaire tout, l’idolâtrie n’est pas seulement une statue, c’est un déplacement du centre. Dès que l’argent devient centre, l’homme devient serviteur. Dès que l’esthétique devient centre, l’homme devient esclave de l’image. Terouma est un geste anti-idolâtre, elle prend les matières qui gonflent l’ego et les consacre à plus grand que lui.
Et voici la question décisive, pour quoi est-ce que tout cela se bat. Pour trois choses claires, difficiles, belles, peu populaires, et précisément pour cela salvatrices.

D’abord, pour un centre. « Qu’ils Me fassent un sanctuaire et Je résiderai au milieu d’eux », non pas au milieu de lui, mais au milieu d’eux. Le Mishkan n’est pas une maison pour Dieu, c’est une école pour l’homme. Il construit en nous un centre qui ne change pas chaque semaine, un centre qui n’est pas une tendance, qui n’est pas « comment je me sens », qui n’est pas « que pense-t-on de moi ». Une culture qui vit sans centre devient nerveuse, elle crie parce qu’elle n’a plus d’axe. Terouma dit, sans foyer intérieur, l’homme est dévoré par le bruit. C’est un manifeste pour la présence, devenir capable de se tenir devant soi et devant sa vie sans fuir vers les écrans, sans fuir vers les mots, sans fuir vers l’anesthésie.
Ensuite, pour des limites qui sont une forme de dignité. Le Mishkan est tout entier limites, degrés de sainteté, règles d’entrée, mesures, fonctions. Dans un monde qui prend la limite pour une violence, la Torah enseigne la limite comme respect. La limite distingue le sacré de l’usage, l’amour de l’exploitation, la liberté de la licence. Ici, on entend Emmanuel Levinas, l’éthique commence lorsque l’autre n’est plus une matière première pour mon désir. La limite, c’est la reconnaissance qu’il y a des choses que je n’ai pas le droit de faire, même si j’en ai la capacité.

Enfin, pour la construction, et non pour « l’expérience ». Ce qu’il y a de révolutionnaire dans la paracha, c’est qu’elle ne dit pas « ressens », elle dit « fais ». Il n’y a pas ici de tourisme spirituel, pas de chasse aux sommets, il y a un travail, un artisanat, une patience, une répétition. Comme l’a compris Aristote, l’homme devient ce qu’il fait, encore et encore. Les vertus se construisent, elles ne se consomment pas. Le Mishkan est un entraînement national, transformer l’esprit en structure, et la structure en homme.

Et c’est ici que surgit le point le plus polémique. Le Mishkan est contre l’individualisme spirituel, contre le « moi et mon Dieu », contre le « je me connecte à ma manière ». La parole divine vient « d’entre les deux chérubins », pas sur l’un, mais entre. La vérité naît dans l’espace du « entre », pas dans un ego déguisé en spiritualité. Sans relation, sans « tu », il n’y a pas de présence. Le Mishkan construit un peuple, non une somme d’individus qui récitent des valeurs.

Enfin, la « générosité du cœur » n’est pas une exaltation passagère, c’est un cœur éduqué. Terouma réclame une volonté qui accepte de s’exercer, de payer, de renoncer au confort. Le sacré ne nous cherche pas seulement lorsque l’humeur est bonne, il nous demande d’être des hommes stables, même lorsque nous n’en avons pas envie.
Voici le manifeste de Terouma en une seule phrase, ne pas acheter l’esprit, bâtir le sacré, ne pas consommer du sens, porter une responsabilité, ne pas servir la matière, la consacrer, ne pas fuir vers une « intériorité » vague, transformer l’intériorité en architecture de vie.

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