J’écris ces lignes au moment précis où la levaya du Rav Ron Chaya (Zal) se déroule à Jérusalem. C’est la seule façon qui m’est donnée de l’accompagner à sa dernière demeure — être avec lui par les mots, l’aider, peut-être, à atteindre la meilleure place au Gan Eden, auprès de Hachem.
Il existe un principe que les grands de la Torah nous enseignent : les rabbanim ont, à travers leurs âmes, contemplé ce monde avant d’y venir. Et les plus grands d’entre eux ont choisi de ne pas vivre dans cette période pré-messianique, sachant qu’elle serait l’une des plus éprouvantes depuis l’existence du peuple juif. C’est pourquoi, plus l’arrivée du Machia’h se rapproche, plus nous voyons nos plus grands rabbanim disparaître sans être remplacés. Ce n’est pas un manque de respect envers ceux qui sont présents aujourd’hui — c’est simplement un constat : le monde se vide de ses géants, et c’est souvent au moment de leur départ que l’on mesure enfin l’étendue de leur grandeur.
Le Rav Ron Chaya (Zal) était de cette trempe-là.
Je l’ai vu pour la première fois dans les années 90. Son association organisait de grands séminaires de week-end en région parisienne, à l’hôtel Mercure Parc du Coudray — un nom qui résonne encore comme une porte sacrée dans la mémoire de toute une génération francophone. Ces Chabbatot n’étaient pas des retraites ordinaires. C’était un Chabbat de galout comme on n’en verra plus : un hôtel luxueux transformé en espace de kédoucha intense, des conférences sur la preuve de la Torah par la science et la logique, des débats qui duraient jusqu’à l’apothéose du samedi soir — larmes, frissons, téchouva. Et puis, à la sortie du Chabbat, on voyait le Rav courir vers l’aéroport pour attraper son vol de retour à Jérusalem, afin d’être là, dès le lendemain matin, pour ses élèves.
Qui n’a pas vécu un Chabbat au Coudray n’a pas vu ce que la joie juive peut être en exil.
Ce qui faisait la singularité absolue du Rav, c’est qu’il avait accompli ce que beaucoup des plus grands de toutes les générations avaient toujours voulu réaliser sans jamais y parvenir aussi pleinement : vivre chaque seconde en étant persuadé que nous vivions les dernières heures de ce monde avant l’arrivée du Machia’h. Cette conviction n’était pas une posture. C’était un feu. Le feu de la émouna. Il avait en lui l’intelligence de la Torah, la joie de chaque instant, l’amour de son prochain — et il rendait cet état d’âme contagieux, accessible, désirable.
Dans les moments les plus angoissants de cette période pré-messianique, quand le mélange de délivrance imminente et de difficultés écrasantes devenait insupportable, il suffisait d’une de ses vidéos pour que tout reprenne sa juste proportion. Il nous rappelait, inlassablement, que tout vient de Hachem, que nos épreuves ne sont que l’expression de Son amour, et qu’il suffit de Lui demander — en grand.
Aujourd’hui, nous voilà orphelins de la émouna du Machia’h. Qui saura nous convaincre avec la même force que lui ? Qui nous aidera à traverser ces dernières heures sans céder à la peur ?
Et pourtant — le Rav m’a appris l’optimisme. Alors je finirai par là.
Le Rav part rejoindre le Tout-Puissant. Il sera accueilli par les âmes les plus lumineuses depuis la création du monde, qui l’attendent avec une joie immense — elles savent qui arrive. Elles savent qu’il va leur montrer comment on danse des danses acrobatiques pour montrer à notre Seigneur la puissance de la émouna. Il va enflammer leurs études de Torah comme il a su enflammer les nôtres.
Et nous, que deviendra notre monde à partir de ce soir ?
Je le sais déjà, parce qu’il me l’a enseigné : chaque départ d’un grand de ce monde annonce l’arrivée d’une nouvelle néchama. Une âme qui, à la vue de ce monde difficile et chaotique — ce monde qui n’a jamais été aussi proche de notre délivrance — a accepté de venir nous soutenir pour les derniers instants, pour nous aider à achever ces 6 000 premières années avant l’avènement du grand Chabbat.
Alors je prie. Et j’attends. J’attends de voir apparaître celui qui m’aidera à espérer l’arrivée du Machia’h — bé-karov mamach.
Rony Hayot
Journaliste et analyste politique
AshdodCafé
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