Il y a un discours rabâché, toujours le même, qui revient chaque saison — comme un refrain un peu creux à force de répétition. C’est la grande complainte de l’été sur la ligne Paris-Tel Aviv : les billets d’avion seraient devenus « inabordables ». Pourtant, ouvrez les yeux dans la cabine ou à l’aéroport Ben Gourion : qui voyage en masse ? Les Israéliens. Les seuls à se plaindre des tarifs sont les Français. Ce phénomène n’a rien d’un hasard ou d’une fatalité saisonnière ; il est le symptôme d’un déclassement économique majeur de l’Europe, et de la France en particulier. Pendant que les Français se paupérisent, Israël affiche une santé économique insolente qui dope le pouvoir d’achat de ses citoyens à l’international.

Le premier facteur est purement monétaire. Sur la dernière décennie, la force du shekel (ILS) face à l’euro (EUR) a structurellement modifié le pouvoir d’achat externe. Porté par une industrie technologique ultra-performante et des investissements massifs, le shekel s’est imposé comme une monnaie refuge. Pour un Israélien payé en shekels, voyager en Europe ou acheter un billet libellé en euros revient de moins en moins cher. Pour un Français payé en euros, l’inflation du secteur aérien combinée à la valeur de la devise israélienne rend la destination Tel Aviv prohibitive.

Salaires et niveau de vie : la réalité des chiffres

Le décalage se creuse de manière spectaculaire sur les fiches de paie. Le mythe d’une France au niveau de vie supérieur à Israël a vécu.

  • En France : Le salaire moyen net stagne autour de 2 600 € par mois (et le salaire médian est inférieur à 2 100 €). L’inflation généralisée des dernières années a grignoté le pouvoir d’achat de base. Les classes moyennes et populaires sont désormais asphyxiées par les dépenses contraintes (logement, énergie, alimentation) et le budget « vacances » est le premier sacrifié.
  • En Israël : Le salaire moyen a franchi la barre des 13 500 ILS (soit environ 3 400 €), tiré vers le haut par les rémunérations explosives du secteur de la High-Tech, où la moyenne dépasse les 30 000 ILS (7 500 €). Même en dehors de la tech, la dynamique salariale reste forte.

Malgré un coût de la vie locale très élevé en Israël, le reste à vivre des actifs israéliens — et leur capacité à s’offrir des loisirs à l’étranger — surpasse largement celui des Français. Résultat : bien qu’ils disposent légalement de moins de jours de vacances que les Européens, les Israéliens voyagent statistiquement beaucoup plus. Ils ont les moyens de leurs départs.

Un salarié israélien a droit à un minimum légal de 12 jours de congés payés par an pour une semaine de cinq jours (14 jours pour une semaine de six jours). En France, le minimum légal tourne plutôt autour de 25 jours. Le double. Et pourtant, ce sont les Israéliens qui remplissent les avions et les Français qui pleurent sur les prix. Le problème n’est donc ni le nombre de jours de repos, ni le prix brut du billet. Il est structurel : un pays où le salaire progresse plus vite que l’inflation voyage ; un pays où le pouvoir d’achat recule reste à terre.

Un problème français global : l’exemple du Maghreb

Ceux qui doutent encore de cet appauvrissement systémique de la France n’ont qu’à regarder ce qu’il se passe sur d’autres lignes aériennes. Les diasporas maghrébines se plaignent constamment de la cherté des billets durant les vacances. Les Français d’origine marocaine ou algérienne font exactement le même constat amer. Chaque été, les réseaux sociaux s’enflamment face aux prix des vols vers Casablanca, Marrakech ou Alger. Les compagnies aériennes n’ont pas de biais géopolitique : elles appliquent simplement la loi de l’offre et de la demande face à une population française dont le budget transport s’est effondré. C’est l’ensemble de la classe moyenne et populaire française, toutes origines confondues, qui ne peut plus s’aligner sur les tarifs mondialisés du transport aérien. Jugés « hallucinants », ces tarifs empêchent de nombreuses familles de rendre visite à leurs proches. À titre d’exemple, un Marocain de France a dû annuler son séjour en famille cet été, faute de pouvoir réunir plus de 2 500 € pour quatre billets au départ de Paris.

Le symptôme est donc général : ce n’est pas Israël qui est visé, et la France n’est pas la seule coupable. C’est un rapport à l’argent, au travail et à la valeur du temps qui s’est disloqué dans une partie de l’Europe, pendant que d’autres économies, tirées par la croissance, la discipline budgétaire ou l’innovation, continuent d’avancer.

Le paradoxe de l’Alya : de quoi rire (ou pleurer)

Le plus ironique — pour ne pas dire ridicule — réside dans les arguments avancés par les Français lorsqu’on les interroge sur la perspective de faire leur Alya. Ils évoquent la peur de perdre leur confort, le coût de la vie en Israël ou leur niveau de vie futur. Pourtant, en parallèle, un Français sur cinq se dit aujourd’hui en situation de précarité, selon le Baromètre 2025 de la pauvreté et de la précarité mené par Ipsos.

Le réveil risque d’être brutal. Continuer à regarder Israël de haut sur le plan économique tout en n’ayant plus les moyens de se payer un aller-retour pour saluer sa famille est un non-sens absolu. Il est temps d’ouvrir les yeux : la France ne protège plus le pouvoir d’achat de ses travailleurs. L’appauvrissement est là, mesurable, visible au guichet des compagnies aériennes. Alors, quand allez-vous enfin le comprendre ?

C’est là que l’ironie devient presque insoutenable. Le pays que l’on craint de rejoindre pour des raisons économiques affiche une croissance solide, un marché de l’emploi serré et des revenus fiscaux en hausse. À l’inverse, le pays que l’on refuse de quitter voit son pouvoir d’achat stagner et sa précarité progresser.

On ne s’appauvrit jamais tout seul. On s’appauvrit en refusant de voir qu’on s’appauvrit.

Rony Hayot
Journaliste et analyste politique

AshdodCafé
Vous pouvez nous retrouver tous les jours sur notre groupe whatsapp et recevoir notre  newsletter hebdomadaire en vous y inscrivant et en invitant vos amis à faire de même