Depuis le 7 octobre, l’antisémitisme en Europe n’est plus un phénomène marginal. Il est devenu un climat, une atmosphère, une normalité inquiétante. Pour de nombreux Israéliens et Franco-Israéliens, ce qui se joue aujourd’hui en France n’est pas un débat politique lointain, mais un signal d’alarme personnel.

Derrière certaines manifestations et slogans se cache une réalité simple : les Juifs sont redevenus une cible. Derrière l’hostilité affichée envers Israël ressurgit une haine ancienne, revenue sous un masque nouveau.

C’est dans ce contexte que la commission des Lois du Parlement français a adopté la proposition de loi n°575, portée par la députée Caroline Yadan, visant à lutter contre les formes renouvelées d’antisémitisme et l’apologie du terrorisme.

Une avancée importante. Mais un risque réel : que la loi reste symbolique.

Une loi pour affronter l’antisémitisme moderne

Caroline Yadan n’a pas rédigé un texte d’affichage. Elle tente de répondre à une mutation du discours antisémite : celui qui ne dit plus « je hais les Juifs », mais s’exprime par insinuations, relativisations et justifications déguisées.

« Ce n’est pas du terrorisme. »
« Ils l’ont bien cherché. »
« Ce n’est qu’une opinion. »

Le texte renforce l’article 421-2-5 du Code pénal français en sanctionnant l’apologie du terrorisme y compris lorsqu’elle prend la forme d’une minimisation ou d’une normalisation grossière des actes.

Il crée également une nouvelle infraction : l’appel public à la destruction d’un État reconnu par la République française. Dans les faits, Israël est aujourd’hui le seul État démocratique dont la disparition continue d’être parfois scandée comme un slogan “acceptable” dans certaines rues européennes.

La loi pose donc une frontière claire :
on peut critiquer, débattre, contester —
mais appeler à l’anéantissement est un délit pénal.

Le paradoxe juridique

C’est ici que surgit l’inquiétude.
La nouvelle infraction a été intégrée non pas dans le Code pénal, mais dans la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse — un texte historiquement conçu pour protéger la liberté d’expression.

Conséquences pratiques :

  • Prescription extrêmement courte

  • Forme procédurale très stricte

  • Risque élevé d’annulation technique

  • Sanctions à portée surtout symbolique

L’Organisation des Juifs Européens (OJE), active sur le terrain judiciaire, a publié le 26 janvier 2026 un communiqué sévère : une loi inapplicable ne vaut rien. Pire encore, elle peut créer une illusion d’action.

Initialement, une peine de cinq ans de prison avait été envisagée. Elle a été réduite à un an — et en pratique, l’emprisonnement devient théorique.

Le paradoxe est frappant : la France reconnaît la gravité du phénomène, mais choisit un cadre juridique susceptible d’en limiter l’effectivité.

Liberté d’expression ou immunité pour la haine ?

La liberté d’expression est un pilier démocratique.
Mais une démocratie n’a jamais été conçue pour protéger les appels à la destruction.

L’antisémitisme contemporain fonctionne précisément sur cette ambiguïté :
il se présente comme opinion, se pare d’activisme, revendique une légitimité morale — et exige l’immunité au nom de la liberté d’expression.

Or appeler à l’effacement d’un État n’est pas une position politique.
C’est une incitation dangereuse.

La loi renforce également la répression de la négation des crimes contre l’humanité, en intégrant la notion de minimisation ou de normalisation grossière. La Shoah n’est plus toujours niée frontalement — elle est relativisée, diluée, comparée abusivement. Ce n’est pas un débat historique. C’est une stratégie politique.

Autre avancée importante : la possibilité élargie pour les associations antiracistes de se constituer partie civile. En France, de nombreuses victimes renoncent à porter plainte, par peur, fatigue ou isolement.

Pourquoi cette loi concerne aussi les Israéliens ?

Cette évolution législative touche directement les Israéliens et Franco-Israéliens.

Car l’antisémitisme européen contemporain prend souvent le visage d’une anti-israélité radicalisée. Lorsque l’État d’Israël est visé dans les mots, les Juifs sont souvent visés dans les faits.

Cette loi est importante pour trois raisons :

  1. Elle trace une limite juridique entre critique politique et appel à l’effacement.

  2. La France influence le débat européen ; son choix peut faire jurisprudence.

  3. La communauté juive française est intimement liée à Israël — par les familles, la culture, la citoyenneté et les allers-retours permanents entre les deux pays.

La France à un carrefour

La proposition de Caroline Yadan tente de donner un cadre juridique à une réalité que beaucoup observent sans toujours oser la nommer.

Mais si le dispositif reste neutralisé par une fragilité procédurale, il deviendra déclaratif.

Et face à l’antisémitisme, un échec judiciaire envoie un message implicite : « Continuez. »

La République ne peut se contenter de condamner.
Elle devra démontrer qu’elle sait aussi appliquer et sanctionner.

(Article rédigé à partir d’analyses juridiques publiées dans la presse française et israélienne.)