Elie-BarnaviDieudonné M’bala M’bala est une célébrité en France. Ce fils d’un Camerounais et d’une Française s’est fait un nom dans les années 90 du siècle dernier en tant qu’humoriste. A l’époque il était classé à gauche. Puis, au fil des ans, il s’est déplacé vers l’extrême droite, jusqu’à rejoindre le Front national. Parcours classique, pourrait-on dire, empruntés par tant d’autres avant lui, depuis les Doriot et les Déat d’avant-guerre jusqu’à un Alain Soral de nos jours. Sauf que lui, le talent et la notoriété qui vient avec aidant, est devenu une sorte de symbole antisémite au cœur d’une galaxie où se gravitent négationnistes à la Faurisson, islamistes rabiques et fascistes de tout poil. Le voici thuriféraire de Ben Laden, ami d’Ahmenidejad, propagandiste du Hezbollah et du Hamas, et j’en passe. Parmi ses exploits notables notons l’invention du geste de la quenelle – un bras d’honneur en guise de salut nazi à l’envers – rapidement devenu un must parmi la jeunesse en perdition des banlieues françaises.

Dernièrement, cet honorable personnage a encore écopé d’une amende de 20 000 € pour avoir proclamé dans une interview que « Les gros escrocs de la planète, ce sont des juifs ». A l’en croire, il aurait préféré aller en prison, c’eût été excellent pour sa campagne de promotion. Avant cela, il s’est vu infliger 8 000€ d’amende pour une chanson intitulée Shoah Ananas et son clip vidéo que les amateurs d’émotions fortes peuvent s’offrir sur Internet. Et avant cela… On ne compte plus les condamnations en justice de Dieudonné, par ailleurs interdit d’antenne et de scène dans son pays comme en Belgique, en Suisse, au Québec, partout.

Qu’est-ce qui fait courir Dieudonné ?

Difficile à dire, et d’ailleurs on s’en moque. La seule question intéressante est ce qu’on en fait. Si l’on écarte la violence physique, à l’évidence une solution problématique dans un pays civilisé, il reste, pour traiter des individus de son espèce et les mouvements qu’ils représentent, deux attitudes possibles. L’une est celle généralement adoptée en Europe, notamment en France et en Allemagne : c’est l’interdiction du discours raciste, antisémite ou négationniste, et la condamnation en justice de ceux qui s’y livrent. L’autre est l’attitude américaine. Protégée par le premier amendement de la Constitution des Etats-Unis, la parole, aussi choquante soit-elle, est libre d’une liberté sans entraves aucunes. La raison de cette différence d’approche est évidente : obsédée par le passé proche, l’Europe démocratique estime n’avoir pas le droit d’oublier la noire prophétie de Berthold Brecht dans La Résistible Ascension d’Arturo Ui : « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde ». N’ayant pas vécu ce passé-là, l’Amérique ne craint pas sa résurgence.

Quelle est la bonne attitude ?

J’ai participé un jour à un débat sur un plateau de télévision français dont l’objet était les lois dites « mémorielles », qui criminalisent les négationnismes. Parmi les participants se trouvait Jean-Claude Gayssot, auteur de la loi du même nom de juillet 1990 « tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe », notamment la contestation de l’existence des crimes contre l’humanité tels que définis par le Tribunal militaire international de Nuremberg. Un juif israélien, aux yeux duquel la négation de la Shoah est proprement intolérable, ne pouvait que communier avec le sympathique et éloquent Gayssot.

Cependant, force est de reconnaître que cette loi, comme celles qui s’en sont suivies, n’ont pas retranché un seul membre de la « petite troupe abjecte » (Pierre Vidal-Naquet) des négationnistes. Bien au contraire, un Dieudonné, pour ne mentionner que lui, s’est mué aux yeux de ses séides en martyr de la cause des opprimés. Et puis, où s’arrêter ?

Alors, est-il préférable d’adopter l’attitude américaine, autrement dit laisser les Dieudonnés s’exprimer à leur guise et ne sévir que lorsqu’il y a incitation manifeste à la violence ? Les partisans de cette position craignent le glissement sur une pente dangereuse qui conduirait à brider la liberté de parole. Faut-il leur donner tort ? Ils comptent sur l’ostracisme public et la sagesse d’une opinion que la presse, l’école et les intellectuels font de leur mieux pour éclairer. Sont-ils naïfs ?

Difficile de trancher. De toute manière, il semble bien que les mentalités se sont figées des deux côtés de l’Atlantique. Une chose est certaine : Israël ferait bien de ne pas se mêler de ces querelles. En France, l’Etat et l’immense majorité des citoyens sont rangés du bon côté de la barricade, et cela devrait nous suffire. Et puis, nous avons fort à faire pour balayer devant notre porte.

Elie Barnavi – 19 12 2013 pour I24News

Elie Barnavi est historien et essayiste, Professeur émérite d’histoire moderne à l’Université de Tel-Aviv, et ancien ambassadeur d’Israël en France.

 

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