Le port d’embarquement. Ces conditions limitèrent radicalement le nombre « Nous pouvons retarder et même arrêter temporairement ou d’une façon définitive l’entrée des immigrants aux Etats-Unis. Nous pouvons le faire simplement en avisant nos consuls de mettre un maximum d’obstacles et d’utiliser tous les moyens administratifs pour retarder l’octroi d’un visa », écrivait Breckenridge Long, le responsable du problème des réfugiés au Département d’Etat des Etats-Unis. [1] Il mit en pratique cette politique en multipliant les directives administratives plus restrictives les unes que les autres. Une politique impitoyable alors que l’Amérique était le seul Etat important encore en paix.

Le 30 septembre 1939, Washington prenait des mesures contre le flot d’étrangers dont la grande majorité étaient des Juifs qui cherchaient refuge dans le pays. Pour obtenir un visa, il fallait la possession d’un passeport, l’autorisation de quitter le pays d’origine, un titre de transport valable, une garantie financière d’un parent américain et, dans de nombreux cas, un visa de transit par l’Espagne et le Portugal pour atteindre re des visas accordés. Un exemple : début octobre 1939, sur 790 demandeurs allemands, seuls 93 obtinrent un visa.

En novembre, une directive aux consuls américains leur demandait de limiter d’urgence le nombre de visas accordés et de transmettre au Département d’Etat toute information qui permettrait de restreindre l’immigration aux Etats-Unis. [2] Et l’éditeur du journal The Nation d’écrire que « le Département d’Etat ne refuse pas les visas. Simplement il met en place une ligne d’obstacles qui s’étend de Washington à Lisbonne et Shanghaï. »[3]Des mesures inhumaines alors que Washington connaissait les sévices infligés aux Juifs par les Nazis.

De nouvelles mesures administratives décidées en juin 1941 rendirent l’obtention d’un visa d’immigration encore plus illusoire. Etaient refusés tous les candidats « dont un parent au premier degré (…) réside encore dans un pays ou un territoire sous le contrôle d’un gouvernement qui est opposé à la forme de gouvernement des Etats-Unis. » [4] C’était le cas de la majorité des candidats au départ. Dorénavant toutes les demandes de visa devaient être envoyées avec leurs annexes en six exemplaires à des comités interdépartementaux de contrôle à Washington. En décembre 1943, le parlementaire Emmanuel Celler jugeait que « ces comités ont été comme des glaciers dans leur lenteur et leur sang-froid. Cela prend des mois et des mois pour accorder un visa qui généralement correspond à un cadavre. » [5]

Quand, par chance, un bateau de réfugiés sans papiers arrivait jusqu’aux Etats-Unis, ses passagers étaient la plupart du temps refoulés. Qu’on se rappelle le refoulement vers l’Europe de 930 Juifs du paquebot Saint Louis qui croisa au large des côtes de Floride en mai 1939. 583 d’entre eux, refoulés vers l’Europe continentale, seront par la suite tués par les nazis. [6] En septembre 1940, cette tragédie se répéta. Sur les 83 réfugiés du SS Quanza, 43 seront refoulés. On n’avait retenu que ceux qui pouvaient obtenir un visa normal ou possédaient déjà un visa authentique. Encore fallut-il que Madame Roosevelt intervienne en leur faveur.[7] On peut aussi citer les 72 réfugiés du paquebot britannique l’Orduna, le SS français Le Flandres dont 96 passagers juifs durent retourner en France ou l’Ornoco allemand avec ses 200 Juifs.[8] (72) Et que dire de ces bateaux surchargés de réfugiés qui à la même époque allèrent d’un port à l’autre des Amériques sans trouver de havre d’accueil ? Leurs noms évoquent autant de drames : Le Koenigstein, le Caribia, le Comte Grande, le Cap Norde, le General Artigas…, tous de véritables radeaux de la méduse livrés aux caprices de l’indifférence et de l’égoïsme.

Des fugitifs qui disposaient de moyens importants purent acheter pour plusieurs milliers de dollars un visa temporaire pour Cuba dans l’attente d’un visa d’entrée aux Etats-Unis. Certains durent attendre ce visa toute la guerre dans des conditions précaires. Au moins ont-ils été sauvés !

Marc-André Charguéraud
Il est né le  à Paris, est un homme d’affaires, éditeur et historien suisse qui a mené plusieurs enquêtes sur l’attitude des témoins de la Shoah.

[1]FEINGOLD Henri « Roosevelt and Europe’s Jews : Deceit and Indifference, or Politics and Powerlessness? »in  Dimensions I, The Journal of Holocauste Studies, vol. 8 no2, p. 11.

[2]BREITMAN Richard, KRAUT Alan, American Refugee Policy and European Jewry , 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington, 1987.p. 75 et 119.

[3]Frida Kirchway, « The State Department versus Political Refugees », The Nation du 28 décembre 1940, cité par FEINGOLD Henry, The Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaust , 1938-1945, Rutgers University Press, New Brunswick, N.J. 1970., p. 148

[4]MORSE Arthur D, While Six millions died : a Chronicle of American Apthy, Random house, New York, 1968 – Pendant que six millions de juifsmouraient, Laffont, Paris, 1969. p. 300.

[5]BERENBAUM Michael, Witness to the Holocaust. An Illustrated Documentary History of the Holocaust in the Word of its Victims Perpetrators and Bystanders, New York, Harpers Collins, 1997, p. 288. Celler était un parlementaire de la Chambre des représentants.

[6]CHARGUERAUD Marc-André. Tous Coupables, Cerf/Labor et Fides 1998,p. 220. L’auteur détaille le sujet.

[7]Feingold 1970, op. cit., p. 143.

[8]Niger dans The Day cité par LOOKSTEIN Haskel, Where we our Brothers’ Keepers ? A Public Response of American Jews to the Holocaust 1938-1944,Hartmore House, New York, 1985. p.232,233.

 

 

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