Avant même la naissance de l’État d’Israël, le rejet d’une présence juive souveraine en Palestine s’était déjà formulé dans le vocabulaire de ceux qui, au même moment, organisaient l’extermination des Juifs d’Europe. Le grand mufti de Jérusalem, Hadj Amin al-Husseini, principal responsable politique de la Palestine arabe dans l’entre-deux-guerres, rencontre Hitler à la Chancellerie du Reich le 28 novembre 1941. Il y demande formellement à l’Allemagne de soutenir la « suppression » du foyer national juif en Palestine. Deux ans plus tard, il participe activement au recrutement de milliers de musulmans bosniaques pour la division Waffen-SS Handschar, et passe une grande partie de la guerre à Berlin, où il agit comme propagandiste pour le régime nazi auprès des populations arabes et musulmanes.
Cette généalogie ne s’arrête pas en 1945. Elle se prolonge, sous des formes recomposées, dans les textes fondateurs des principaux mouvements qui, aujourd’hui encore, se donnent pour objectif déclaré la disparition d’Israël.
La charte du Hamas, adoptée en 1988, l’énonce sans détour. Son article 7 invoque un hadith selon lequel « le Jour du Jugement ne viendra pas avant que les musulmans ne combattent les Juifs et ne les tuent, […] jusqu’à ce que le Juif se cache derrière des pierres et des arbres, et que la pierre et l’arbre disent : ô musulman, il y a un Juif caché derrière moi, viens et tue-le. » Son article 13 rejette par avance toute solution négociée : « Il n’y a pas d’autre solution à la question palestinienne que le djihad. Les initiatives, propositions et conférences internationales ne sont qu’une perte de temps, des entreprises vaines. »
La lettre ouverte fondatrice du Hezbollah, en 1985, ne dit pas autre chose : « notre combat ne prendra fin que lorsque cette entité sera anéantie » — l’« entité », dans ce vocabulaire, désignant Israël lui-même, et non telle ou telle de ses politiques.
Le régime iranien tient depuis des décennies un discours de même nature au sommet de l’État. En 2018, le guide suprême Ali Khamenei qualifiait Israël de « tumeur cancéreuse maligne » qu’il faut « retirer et éradiquer », ajoutant : « c’est possible, et cela arrivera. » Ce n’est pas une formule isolée : il en a repris des variantes proches à plusieurs reprises depuis.
Husseini appartenait au nationalisme arabe de l’entre-deux-guerres ; le Hamas est un mouvement sunnite ; le Hezbollah et l’Iran relèvent du chiisme révolutionnaire. Ces courants n’ont ni la même théologie, ni la même histoire, ni les mêmes intérêts régionaux, et se sont d’ailleurs combattus entre eux à plusieurs reprises. Qu’ils convergent malgré tout, depuis près d’un siècle, vers la même conclusion — la disparition d’Israël, formulée dans leurs propres textes plutôt que prêtée par leurs adversaires — n’est pas un hasard de circonstance : c’est la trace d’une constante qui traverse les systèmes politiques sans se réduire à aucun d’entre eux.
Cette constante autorise une comparaison qu’on ne peut plus écarter: celle d’un ennemi désigné, les Juifs, dont l’élimination est théorisée comme une nécessité par des textes fondateurs, et à qui l’on prête la responsabilité de maux qui n’ont pourtant rien à voir avec eux. C’est très exactement la structure que le nazisme avait donnée à son propre antisémitisme : un ennemi unique censé fédérer, à lui seul, l’explication de toutes les crises. Ce que les textes cités plus haut documentent n’est donc pas une hostilité parmi d’autres : c’est un avatar, recomposé sous d’autres habits théologiques et politiques, de cette même structure.
C’est dans ce contexte, et non dans l’abstrait, que la trajectoire intellectuelle de François Bégaudeau mérite d’être examinée. Car cette généalogie ne resterait qu’une affaire de politique étrangère si elle ne trouvait pas, en Occident même, des relais intellectuels qui en reprennent, souvent sans le mesurer eux-mêmes, les catégories et le vocabulaire.
François Bégaudeau occupe une place singulière dans le paysage intellectuel français contemporain. Écrivain, essayiste, agrégé de lettres, il incarne une gauche qui se veut à la fois radicale, anticapitaliste et anticoloniale. Ses interventions portent sur des objets très divers : l’école, les classes sociales, le travail, le racisme, le féminisme, les médias, la politique internationale.
Prises isolément, ses opinions sur tel ou tel sujet présentent un intérêt limité. Ce qui mérite d’être examiné est moins leur contenu que le mécanisme qui les produit, car une pensée se définit moins par les conclusions auxquelles elle parvient que par la manière dont elle les rend possibles.
Chez Bégaudeau, ce mécanisme repose sur une catégorie fondamentale, celle du rapport entre dominants et dominés. Utilisée avec discernement, cette catégorie éclaire certaines réalités historiques ou sociales. Elle change de nature lorsqu’elle cesse d’être un instrument d’analyse parmi d’autres pour devenir le principe unique d’intelligibilité du réel.
Ce déplacement est décisif. Une grille de lecture est faite pour être confrontée aux faits ; elle devient une idéologie lorsqu’elle ne se laisse plus corriger par eux. Les événements cessent alors d’éprouver la théorie : ils la confirment. Ce n’est plus le réel qui informe la pensée, mais la pensée qui organise le réel.
L’œuvre de Bégaudeau offre de nombreux exemples de cette logique. Les inégalités scolaires sont interprétées à travers la reproduction des rapports de classe, les conflits sociaux selon l’opposition entre bourgeoisie et prolétariat, les questions raciales à partir de l’héritage colonial, les relations internationales comme le prolongement des dominations impériales. Chaque objet possède ses particularités, mais toutes finissent par être absorbées dans une même opposition fondamentale.
Cette cohérence explique pourquoi certains objets occupent, chez lui, une place plus importante que d’autres. Tous les conflits ne possèdent pas la même valeur démonstrative, et un seul semble en offrir l’expression la plus achevée : celui qui oppose Israël et les Palestiniens.
Il ne s’agit pas là d’un engagement politique parmi d’autres. La question israélo-palestinienne constitue le point où l’ensemble de sa pensée converge, où domination, colonisation, oppression, résistance, violence d’État et héritage impérial se retrouvent réunis. C’est pourquoi ce conflit devient la scène privilégiée où sa méthode révèle sa propre cohérence.
Les interventions de Bégaudeau sur ce sujet présentent une remarquable stabilité, qu’on retrouve dans ses chroniques, ses débats ou ses entretiens : substituer à l’examen particulier des actes une lecture générale des rapports de domination. Les catégories morales cèdent la place aux catégories structurelles, et les événements cessent d’être jugés en fonction de leur singularité pour être replacés dans un récit dont les rôles sont distribués d’avance.
Cette démarche apparaît aussi dans son usage du langage, où les termes employés ne se contentent pas de décrire une situation mais en déterminent l’interprétation. Colonisation, apartheid, génocide, résistance, décolonisation : ces notions ne fonctionnent plus seulement comme des descriptions, elles désignent le camp auquel appartient chacun. Le débat porte alors moins sur les faits que sur le vocabulaire censé les qualifier.
Bégaudeau revendique cette manière d’aborder le conflit. Il présente comme secondaire le jugement moral, pour lui préférer une lecture matérialiste des rapports de domination, et salue les positions adoptées par La France insoumise sur Gaza comme échappant, selon lui, au consensus médiatique dominant.
Ce qui retient ici l’attention n’est pas telle ou telle prise de position particulière, mais leur cohérence avec la méthode générale qui organise l’ensemble de sa pensée. Cette même méthode se traduit, sur son propre site, par une manière constante de disqualifier plutôt que de discuter les objections qu’on lui adresse. À un intervenant de son forum qui avait pris soin de nuancer la spécificité de l’antisémitisme en la comparant à d’autres formes de discrimination, Bégaudeau répond sous son propre nom, sans discuter un seul des arguments avancés, qu’il éprouve seulement de la peine pour le temps perdu à rédiger « ce développement de cour de récré », concluant d’un définitif « vie gâchée ».
Une théorie qui n’a jamais besoin de répondre à ce qui la conteste, parce qu’elle dispose toujours des moyens de la disqualifier, ne rencontre jamais l’occasion d’être prise en défaut. C’est ce type de fonctionnement qui permet de comprendre le palestinisme. Ce terme ne renvoie pas au soutien au peuple palestinien, ni à la critique de telle ou telle politique conduite par les gouvernements israéliens, mais désigne une construction intellectuelle où la Palestine cesse d’être un objet politique particulier pour devenir le principe organisateur d’une vision du monde. Ce n’est pas parce que Bégaudeau soutient la cause palestinienne que celle-ci occupe une place centrale dans sa pensée ; c’est parce que cette cause offre à sa méthode l’objet qui en vérifie le mieux les présupposés.
Le conflit israélo-palestinien réunit en effet toutes les caractéristiques que la grille dominant-dominé privilégie : un État puissant face à une population plus faible en armement, une histoire coloniale invoquée comme origine du conflit, une asymétrie militaire immédiatement lisible, une opposition qui se laisse aisément traduire dans le vocabulaire de l’oppression et de la résistance.
Il s’ensuit que les événements eux-mêmes perdent leur autonomie. Ils ne modifient jamais la lecture du conflit, ils la confirment, chaque épisode venant se réintégrer dans un récit dont les principaux éléments sont déjà connus. La question n’est alors plus d’abord de savoir ce qui a été fait, mais qui l’a fait. L’identité des acteurs devient le premier critère d’évaluation : les actes du camp réputé dominant sont interprétés comme l’expression d’une violence systémique, ceux du camp réputé dominé sont rapportés à cette violence première qui les expliquerait par avance.
Expliquer un acte n’est pourtant pas, en soi, le justifier. Mais lorsque l’explication devient exclusive, lorsqu’elle occupe tout le raisonnement, elle finit par neutraliser le jugement moral lui-même. Il en résulte une hiérarchie implicite des victimes, où toutes les morts ne suscitent plus la même indignation parce qu’elles ne remplissent pas la même fonction dans le récit.
Une pensée qui retrouve ainsi partout la même structure finit inévitablement par considérer toute exception comme apparente. Les faits qui semblent lui résister sont réinterprétés jusqu’à rejoindre la règle.
Cette réduction de la diversité du réel à une seule catégorie a été, tout au long du siècle passé, le geste commun des grandes doctrines qui ne se sont pas contentées de proposer une interprétation de la réalité mais ont prétendu l’épuiser, en ramenant l’ensemble des phénomènes à un principe unique — la lutte des classes pour l’une, la race pour l’autre, la nation ou la civilisation pour d’autres encore.
On ne saurait bien sûr assimiler ces doctrines entre elles, tant leurs objectifs, leurs justifications et leurs effets historiques diffèrent. Mais on peut légitimement comparer leur structure intellectuelle, et c’est à ce niveau que la pensée de Bégaudeau appelle la comparaison — non par ses conclusions politiques, mais par cette tendance à faire d’une catégorie sociologique le principe général d’explication auquel toute réalité doit être traduite.
C’est ce qui explique que, dans ce cadre, l’antisionisme glisse vers autre chose. La critique d’une politique gouvernementale devient contestable lorsqu’elle cesse de porter sur des actes précis pour faire d’un seul État, au seul motif qu’il est celui des Juifs, un objet d’exception soumis à un régime moral qui ne s’applique à aucun autre.
Il faut reprendre l’histoire dans sa longueur, celle que la grille dominant-dominé, appliquée à ce seul conflit contemporain, tend à faire disparaître. Pendant près de deux millénaires, le peuple juif ne dispose d’aucune souveraineté politique. Dispersé parmi des sociétés dont il ne contrôle ni les institutions ni les lois ni les forces armées, toujours minoritaire, il dépend de la protection que les pouvoirs veulent bien lui accorder et demeure exposé à leurs revirements comme à leurs persécutions.
Le XXᵉ siècle porte cette continuité à son point extrême, lorsque le nazisme fait de la disparition totale des Juifs un objectif politique mobilisant l’administration, l’industrie et la bureaucratie d’un État moderne afin de supprimer jusqu’au dernier membre d’un peuple.
Cette histoire ne s’arrête pas en 1945. Les travaux de l’historien Georges Bensoussan ont documenté la disparition, dans les décennies qui suivent la création d’Israël, des communautés juives du monde arabe, souvent installées depuis l’Antiquité, dépouillées et poussées à l’exil — l’un des plus importants déplacements de population du XXᵉ siècle, pourtant largement absent du récit commun du conflit proche-oriental. Le statut de dhimmi consacrait par ailleurs juridiquement, en terre d’islam, une inégalité de condition dont certaines représentations ont survécu à sa disparition légale.
La même permanence se retrouve, sous un tout autre visage, dans l’Union soviétique, où les campagnes contre les « cosmopolites sans racines », le procès Slánský ou le prétendu complot des blouses blanches montrent qu’une hostilité spécifique peut survivre jusque dans un régime qui se présentait comme l’héritier de l’universalisme émancipateur.
Que des systèmes aussi étrangers les uns aux autres que le national-socialisme, le stalinisme, le nationalisme arabe et l’islamisme convergent vers un même objet, alors qu’ils ne partagent ni les mêmes principes ni les mêmes intérêts, suffit à montrer que l’histoire du peuple juif excède de loin les catégories à travers lesquelles on prétend aujourd’hui l’interpréter.
Cette continuité ne s’efface pas avec la création de l’État d’Israël, elle se transforme. 1948 ne fait pas basculer par magie deux millénaires d’histoire dans le camp des dominants : l’État juif est une réponse à une vulnérabilité, non le privilège de n’avoir plus à s’en soucier.
Nul ne conteste la supériorité régionale d’Israël ni le soutien dont il bénéficie en Occident. Mais la domination, dans son sens historique, se mesure aussi au rapport de nombre, d’espace et de profondeur stratégique entre les parties en présence, et à cette échelle les proportions s’inversent.
Le monde arabo-musulman compte plus d’un milliard et demi d’habitants sur un espace qui s’étend du Maroc à l’Indonésie. Israël, à peine dix millions d’habitants, occupe un territoire de la taille d’un petit pays européen, et le peuple juif dans son ensemble, dispersé à travers le monde, ne compte guère plus de quinze millions de personnes. Cela ne signifie pas que tout musulman soit antisémite ou porteur d’intentions génocidaires ; cela donne une échelle de grandeur que la seule focale du conflit israélo-palestinien tend à effacer.
Les événements du 7 octobre ont brutalement rappelé cette réalité, en faisant resurgir une expérience que beaucoup croyaient reléguée au passé : celle d’une population prise pour cible non en raison de ce qu’elle faisait mais de ce qu’elle était. Cette observation s’étend aux communautés juives de la diaspora, qui connaissent depuis une recrudescence spectaculaire des actes antisémites, touchant des minorités dispersées sans aucun pouvoir politique particulier, et non les représentants d’une puissance souveraine.
Sur chacun des critères que la théorie de la domination invoque ailleurs sans hésiter — permanence de la vulnérabilité, absence de souveraineté durable, répétition des persécutions, disproportion démographique et géographique, universalité de l’hostilité, récurrence des entreprises d’anéantissement —, la condition historique du peuple juif, en tant que dominé, l’emporte largement sur celle du camp qu’on prétend lui opposer.
Cette inversion est, chez Bégaudeau, une conséquence de sa méthode. Il le formule lui-même dans un entretien consacré à propos d’un de ses livres. Interrogé sur le soutien de La France insoumise à la cause palestinienne, il déclare que le massacre en cours à Gaza doit se lire comme « l’aboutissement du projet sioniste » : être antisioniste, précise-t-il, c’est « penser qu’il y avait dans le projet sioniste même, en germe, ce qui est en train d’arriver ». Il ajoute, pour lever toute ambiguïté sur ses propres termes : « ce n’est pas une guerre, c’est une extermination [des Palestiniens], c’est l’évacuation totale d’un peuple. »
Ces phrases exigent qu’on rétablisse un fait que l’accusation elle-même occulte. Le sionisme n’est pas né de la Shoah : il prend forme dès 1897, au premier congrès sioniste de Bâle, un demi-siècle avant l’extermination des Juifs d’Europe. Loin de l’avoir fondé, la Shoah a bien failli l’emporter, en anéantissant la quasi-totalité du judaïsme européen sur lequel il s’appuyait. C’est donc à un projet politique vieux de près de cent trente ans, né pour mettre les Juifs à l’abri, que Bégaudeau attribue rétrospectivement, dès sa naissance, exactement inverse : l’intention des Juifs d’exterminer les Palestiniens.
Ce n’est plus alors une politique gouvernementale que Bégaudeau met en cause, ni même une opération militaire précise. C’est l’idée même d’un refuge pour un peuple qui avait passé deux millénaires sans souveraineté, et venait d’échapper de peu à sa destruction totale, qui se voit transformée, par un glissement de vocabulaire, en préfiguration de ce même crime — l’extermination —, désormais retourné contre un autre peuple, les Palestiniens.
Cette opération rhétorique a un nom, et elle est étudiée par les chercheurs qui travaillent sur l’antisémitisme contemporain : on l’appelle l’inversion de la Shoah. Elle consiste à présenter Israël, et à travers lui les Juifs, comme les nouveaux bourreaux, et les Palestiniens comme les nouvelles victimes d’un génocide comparable à celui perpétré par l’Allemagne nazie — un renversement que la littérature sur la question résume d’une formule : « les victimes sont devenues les bourreaux ». La définition de travail de l’antisémitisme adoptée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste retient explicitement, parmi les exemples illustrant l’antisémitisme contemporain, le fait de « comparer la politique israélienne actuelle à celle des nazis ». C’est ainsi que Bégaudeau reproduit sans hésiter l’un des schémas rhétoriques les plus documentés de l’antisémitisme contemporain.
Une telle inversion ne serait qu’une extravagance rhétorique si elle restait isolée. Mais elle prend tout son poids dans le contexte que la première partie de ce texte a établi : l’extermination des Juifs n’est pas seulement une figure de style retournée contre Israël, elle est un objectif revendiqué, textes à l’appui, par Husseini hier et par le Hamas, le Hezbollah et l’Iran aujourd’hui. Face à cette réalité documentée, la même vigilance qui traque partout ailleurs les logiques de domination et d’anéantissement reste silencieuse. Une pensée qui trouve « en germe » l’extermination dans un projet sioniste vieux d’un siècle et demi ne trouve rien à dire, en revanche, de l’extermination programmée d’Israël par ses ennemis, l’Iran au premier chef.
Si l’on prend au sérieux ce qu’affirme Bégaudeau, à savoir que le projet sioniste porte depuis l’origine, « en germe », une intention d’extermination du peuple palestinien, alors il ne reste plus de place pour qualifier de terrorisme la violence qui s’y oppose. Face à une entreprise qu’on définit soi-même comme exterminatrice, toute résistance, aussi meurtrière soit-elle, cesse d’être un crime pour devenir une nécessité de survie. C’est ce qui se joue lorsqu’on préfère le mot de résistance à celui de terrorisme.
On en arrive à ceci : quand le dominant négocie, cette négociation est une stratégie pour préserver ses avantages ; quand il attaque, il confirme sa domination ; quand il recule, c’est qu’il y est contraint. Quant au dominé, chacune de ses conduites trouve spontanément sa place dans le même récit : s’il résiste par la violence, il résiste ; s’il y renonce, il résiste autrement ; s’il l’emporte, cela manifeste sa force ; s’il est vaincu, cela révèle la profondeur de la domination qu’il subit.
Une théorie qui possède une telle plasticité ne risque jamais d’avoir tort, or c’est ce qui devrait inquiéter. Celui qui s’y laisse prendre croit regarder l’histoire, alors qu’il contemple une image dont il a lui-même fixé les contours par avance.
Le même homme qui a construit une critique élaborée de la domination bourgeoise, capable d’écrire sur son propre blog qu’il « manque sans doute un livre blanc des expériences communistes » qui raconterait « les bonds de tous ces pays en matière de santé et d’éducation », sans qu’un mot n’y soit consacré aux millions de morts des répressions staliniennes, retrouve ce même geste de comptabilité sélective ailleurs.
Il le retrouve lorsqu’il s’approche de Houria Bouteldja, qu’il présente comme « une des penseuses les plus importantes du moment » — cette même Bouteldja dont l’essai Les Blancs, les juifs et nous a été qualifié par la critique, jusque dans des journaux qui ne lui sont pas hostiles par principe, de « logorrhée haineuse » portant l’empreinte d’une pensée où la haine du Juif se mêle au dégoût du métissage.
On retrouve la même dérive lorsque Bégaudeau évoque, à propos des Juifs de France, une « entité politique, presque force politique » dont il faudrait situer la place « dans le rapport de force général », concluant qu’« ils sont à droite ».
On la retrouve encore lorsqu’il glisse, à propos de lui-même, qu’il a « un petit côté taquin, comme disait Dieudonné », ou lorsqu’il concède qu’il « y a des choses à choper chez Soral » — deux noms dont l’antisémitisme est un fait documenté et, pour l’un d’eux, sanctionné par la justice.
C’est la conséquence logique d’une pensée qui a fait de la seule position — dominant ou dominé — le critère ultime du jugement moral, et qui, ayant décrété de quel côté se trouve chaque camp dans le conflit israélo-palestinien, n’a plus besoin d’examiner ce qu’elle avance sur les Juifs eux-mêmes, sur leur histoire, sur la spécificité d’une persécution qui traverse des millénaires et des régimes politiques qui n’ont rien en commun.
La même méthode qui prétend démasquer partout les rapports de domination échoue à reconnaître celle qu’elle devrait apercevoir le plus aisément, parce qu’elle a déjà décidé, avant tout examen, que cette place-là ne pouvait pas revenir à ceux qui l’occupent depuis si longtemps.
C’est ainsi qu’une pensée construite avec une remarquable rigueur contre toutes les formes de domination s’achève, sur le terrain où elle se croit la plus assurée, par une complaisance envers ceux qui en portent une des plus anciennes et des plus documentées — non par accident, mais parce que la belle mécanique, à force de tourner sur elle-même, a fini par ne plus voir ce qu’elle ne voulait pas voir.
Il y a là une ironie que Bégaudeau, fidèle à lui-même, devrait être le premier à goûter, s’il voulait bien se l’appliquer. Toute sa pensée repose sur un principe : ce qui est mauvais dans une société ne s’explique pas par ses effets, mais par les structures qui le produisent. Il faudrait alors lui retourner sa propre méthode, et se demander non pas ce que ses mots disent, mais quelles structures — intellectuelles, relationnelles, biographiques — ont fait de lui un antisémite.
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