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Culture : Appels au secours – Cris de désespoir et accusations des Juifs d’Europe.

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Culture : Appels au secours – Cris de désespoir et accusations des Juifs d’Europe.

un extrait du deuxième tome de « 50 idées reçues sur la Shoah » qui sera publié début mai    2013, par André Chargueraud

Appels au secours

1936-1945

     Cris de désespoir et accusations des Juifs d’Europe.

 Les Juifs d’Europe désespérés appellent au secours les Alliés et leurs frères du monde libre. Les citations qui suivent sont d’autant plus poignantes qu’elles proviennent de leaders juifs sur le terrain, eux-mêmes victimes des nazis. Plus que les commentaires écrits depuis, elles reflètent directement ce que les contemporains ont vécu et ressenti.

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3 juillet 1936 : Hitler est depuis trois ans et demi au pouvoir, et ses lois anti-juives ont privé de leur emploi et réduit à la misère des dizaines de milliers de Juifs allemands. Le désespoir s’installe. Ce jour-là, un producteur de films, chassé des studios cinématographiques de Berlin parce qu’il est juif, entre dans la salle où siège l’Assemblée générale de la Société des Nations à Genève (SDN). En pleine session, entouré de journalistes de la presse mondiale, il se suicide. Stephan Lux a 48 ans.

Une lettre explique son geste. Anthony Eden, le ministre représentant la couronne britannique à la SDN, la reçoit. Lux y dénonce les tragiques persécutions nazies qui n’ont pas vaincu « l’indifférence inhumaine du monde ». Il conclut : « Je ne vois aucun autre moyen de toucher le coeur des hommes ».[1] Le sacrifice suprême, il ne peut faire plus. Le monde restera sourd à ses appels. Les athlètes de la terre entière participeront aux jeux olympiques qui ont lieu cette année-là à Berlin sous la présidence du Führer.

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L’éditorial du 3 février 1940 du Brethen Missionary Herald cite le déchirant appel reçu de Pologne occupée par les Allemands. Dans une lettre datée du 12 décembre 1939, on peut lire : « La misère de notre peuple juif en Europe centrale ne peut pas être décrite. (…) Pensez aux 450 000 Juifs du ghetto de Varsovie. Pensez (…) aux milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui errent dans les forêts et les champs en plein hiver, en haillons, à moitié nus, malades, affamés, désespérés, à moitié fous de douleur. Comme dit un témoin oculaire : les vivants envient ceux qui sont déjà morts ».[2] La Shoah n’a pas commencé, mais déjà l’horreur s’est abattue sur les Juifs polonais sans que le monde neutre et au premier rang les Etats-Unis ne réagisse.

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Eté 1942, Emmanuel Ringelblum est enfermé dans le ghetto de Varsovie. Il lance un pathétique cri de détresse : « Le monde connaît-il nos souffrances ? Et s’il les connaît, pourquoi est-il si silencieux ? Pourquoi le monde n’intervient-il pas, lorsque des dizaines de milliers de Juifs sont tués ? Pourquoi le monde est-il silencieux quand des dizaines de milliers de Juifs sont empoisonnés à Chelmo ? Pourquoi le monde est-il silencieux quand des centaines de milliers de Juifs sont massacrés en Galicie et dans les nouveaux territoires occupés ? »[3] Si le monde libre ne peut intervenir directement, au moins doit-il multiplier les condamnations verbales.

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Samuel  Zygielbojm passe les premiers mois de l’occupation allemande à Varsovie, puis il devient  Membre du Conseil national du gouvernement polonais en exil à Londres. En février 1943, il dénonce le silence des Alliés qui abandonnent les survivants juifs d’Europe à leur sort. Il écrit : « Le monde se cache derrière un masque d’incrédulité bien pratique et ne fait rien pour secourir ceux qui sont encore en vie ».[4]  Tourmenté par le manque de réaction des Alliés, Samuel Zygielbojm se suicide le 12 mai 1943.

On peut lire dans la lettre qu’il laisse : « La responsabilité de la crise que constitue le massacre de toute la population juive de Pologne retombe en premier lieu sur ceux qui le commettent, mais ce crime est aussi le fardeau qui pèse indirectement sur l’humanité entière, sur les peuples et les gouvernements des nations alliées, qui n’ont jusqu’ici aucunement tenté de prendre des mesures concrètes dans le but de faire cesser ce crime. (…) En observant passivement le meurtre de millions d’êtres sans défense et les sévices infligés à des enfants, des femmes, des vieillards, ces pays sont devenus complices des criminels. (…) Incapable durant ma vie de faire quoi que ce soit, peut-être pourrai-je contribuer par ma mort à briser cette indifférence ».[5] Une mort accusatrice. 

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5 novembre 1943, le Comité National Juif, représentant des combattants juifs en Pologne, écrit au Dr. Schwarzbart, membre du gouvernement en exil à Londres, un sévère avertissement : « Le sang de 3.000.000 de Juifs polonais se vengera, non seulement des meurtriers nazis, mais aussi des indifférents qui se sont contentés de mots et n’ont rien fait pour secourir des mains des bêtes sauvages ceux qui étaient condamnés à l’extermination. Cela, nous ne l’oublierons ni ne le pardonnerons jamais… »[6] Aux accusations succèdent les menaces.

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10 juillet 1944, à l’occasion du quarantième anniversaire de la mort de Theodor Herzl, le fondateur du sionisme moderne, Ben Gourion accuse : « Qu’avez-vous fait pour nous, vous, peuples épris de liberté, défenseurs des grands principes de démocratie et de fraternité entre les hommes ? Que de crimes n’avez-vous pas permis contre un  peuple sans défense, vous qui assistez sans bouger à son agonie, qui n’avez offert ni aide, ni secours, et n’avez pas demandé aux monstres d’arrêter, dans le seul langage qu’ils pouvaient comprendre, celui du talion ? Pourquoi venir profaner notre douleur et notre colère avec vos creuses formules de compassion, qui sonnent comme une raillerie aux oreilles de millions de damnés des chambres de tortures de l’Europe nazie ? Pourquoi n’avez-vous même pas fourni d’armes à nos révoltés des ghettos, comme vous en avez donné aux combattants clandestins des autres nations ? Pourquoi ne nous avez-vous pas aidé à nous associer avec eux, comme vous l’avez fait pour les partisans de Grèce et de Yougoslavie, et pour les autres mouvements de résistance ? Si, au lieu des Juifs, c’étaient des milliers de femmes, d’enfants et de vieillards anglais et américains ou russes qu’on avait jour après jour torturés et brûlés vifs et asphyxiés dans des chambre à gaz, auriez-vous agi de la même façon ? »[7] Une accusation étayée du futur président d’Israël.

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La guerre est gagnée par les Alliés, les survivants juifs sont libérés. A juste titre, ils continuent à se sentir abandonnés.

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Le 27 mai 1945, le docteur Zalman Grinberg, un survivant qui dès la Libération dirige un hôpital à Saint-Ottilien, s’exclame devant une assemblée de survivants juifs : « Nous sommes libres, mais nous ne savons ni comment ni avec quoi commencer nos vies de liberté et pourtant malheureuses. Il nous semble qu’actuellement le monde ne comprend pas ce que nous avons vécu et connu pendant cette période. Et il nous semble que nous ne serons pas non plus compris dans le futur. Nous avons désappris à rire ; nous ne pouvons plus pleurer ; nous ne comprenons pas notre liberté : probablement parce que nous sommes toujours parmi nos camarades morts ».[8]

Le 31 mai 1945, Grinberg s’adresse au Congrès juif mondial à New York : « Quatre semaines se sont écoulées depuis notre libération et pas un seul représentant d’une organisation juive n’est venu (…) pour nous réconforter, pour soulager nos besoins et apporter son aide. Nous avons dû nous prendre en charge nous-mêmes avec nos maigres ressources. C’est l’une de nos premières grandes déceptions depuis la Libération et c’est une réalité que nous ne pouvons comprendre ».[9]

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A la mi-juin 1945, Abraham Klausner, un aumônier militaire en Allemagne, se plaint amèrement : « Il y a six semaines les survivants étaient libérés. Ils furent envoyés dans toute une série de camps et restèrent habillés dans ce costume infamant.[10] Ils sont logés dans des habitations impropres à une occupation humaine et ils sont nourris dans de nombreux cas avec moins que ce qu’ils recevaient dans les camps de concentration. Et je n’utilise pas ces mots de façon imprudente. » Il continue : « A quoi servent toutes mes plaintes ? Je ne peux arrêter leurs larmes. L’Amérique était leur espoir et tout ce que l’Amérique leur a donné, c’est un nouveau camp avec des gardes en kaki. La liberté, bon Dieu non ! Ils sont derrière des murs sans espoir. Juifs d’Amérique, ne pouvez-vous pas élever le ton ? Leaders de notre peuple, criez pour demander une nouvelle aurore pour ceux qui ont haï le crépuscule chaque jour ! Il en reste si peu ».[11]

Un mois plus tard la situation reste inchangée.  Abraham Klausner constate pendant une conférence le 25 juillet 1945 : « Nous avons informé toutes les organisations juives à l’étranger sur nos camps, mais personne n’est venu à notre secours (…) De ce que nous avons demandé en matière d’assistance, il ne faut compter sur rien. L’UNRRA nous a promis des vêtements et des chaussures.[12] Nous n’avons rien reçu. Il semble que nous devions prendre soin de nous-mêmes, trouver notre propre nourriture, trouver nos propres habits. Nous avons appelé à l’aide les Juifs du monde entier. Jusqu’ici ils ont failli ».[13] L’accusation s’adresse directement aux Juifs.



[1] HAHN Arnold, Vor den Augen der Welt, Warum Starb Stephan Lux, Prague 1936, in GILBERT Martin, The Holocaust, The Jewish Tragedy, Harper Collins, New York, 1986, p. 53.

[2] ROSS Robert,  So it was True : The American Protestant Press and the Nazi Persecution of the Jews, University of Minnesota Press, Minneapolis, 1980, p. 142.

[3] RINGELBLUM  Emmanuel, Notes from the Warshaw Ghetto ; The Journal of Emmanuel Ringelblum, McGraw Hill, New York, 1958, p. 296.

[4] BAUER  Yehuda, American Jewry and the Holocaust : The AJJDC 1930-1945, Wayne State University Press,  Detroit,1981, p. 331.

[5] WYMAN David, L’abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale, Flammarion, Paris, 1987, p. 167.

[6] DRUKS Herbert, The Failure to Rescue, Robert Speller and Sons, New York, 1977, p. 30.

[7] BAUER, Yehuda, Juifs à Vendre : Les Négociations entre Nazis et Juifs, 1933-1945, Liana Levi,  Paris, 1996, p. 269.

[8] HILLIARD Robert L. Surviving the American : The Continued Struggle of the Jews after Liberation, Seven Stories Press, New York,1997, p. 22. GILBERT Martin, The Holocaust. The Jewish Tragedy, Harper Collins Publishers, New York, 1987, p. 810 Grinberg est un survivant du ghetto de Kovno, des marches de la mort et du camp de Dachau.

[9] IBID. p. 79. Mankowitz 2002, p. 31.

[10] Pyjamas rayés imposés par les Allemands à leurs prisonniers. Ces camps sont des centres de regroupement avant rapatriement.

[11] GROBMAN Alex, Rekinling the Flame. American Jewish Chaplains and the Survivors of Europeean Jewry 1944-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1993, p. 65 et 66, Lettre à Philip Bernstein, directeur exécutif du Committee on Army Religious Activity (trois associations de rabbins).

[12] URRA. Administration des Nations Unies pour le secours et la reconstruction.

[13] GROBMAN, op. cit. p. 122. Conférence à Saint-Ottilien réunissant  les représentants des survivants juifs en Allemagne et en Autriche.

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