Sepp Blatter a annoncé sa démission de la Fifa au cours d’une conférence de presse à Zurich ce mardi. Le dirigeant historique de l’instance internationale, réélu vendredi pour un cinquième mandat, a déclaré qu’un congrès exceptionnel aura lieu prochainement pour désigner son successeur.

Jusqu’à ce dernier, il restera à la tête de la Fifa mais ne se présentera pas aux nouvelles élections.

La démission de Blatter est «une décision difficile, courageuse mais la bonne décision», a déclaré Michel Platini ce mardi.

Quelles sont les accusations ? Qui est impliqué ? Autant de questions qui entourent le scandale de la Fifa et qui a provoqué la démission de Sepp Blatter. Explications.

Avec Baptiste Desprez et Cédric Callier

Sur quoi portent les accusations ?
Il s’agit d’une vaste affaire de corruption portant notamment sur des attributions de Coupe du monde, de droits de marketing et de télévision. La justice américaine reproche à 14 personnes d’avoir «sollicité et reçu plus de 150 millions de dollars en pots-de-vin et rétrocommissions». Les faits portent sur des compétitions en relation avec la Concacaf (Confédération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes), ainsi que la sélection du pays hôte de la Coupe du monde 2010 (Afrique du Sud) et l’élection à la présidence de la Fifa en 2011. Des escroqueries par voie électronique, des faits de racket et de blanchiment d’argent sont également évoqués. Ce mardi, le New York Times avançait que Jérôme Valcke, bras-droit de Blatter, avait effectué un transfert de 10 millions de dollars sur des comptes gérés par l’ancien vice-président de l’organisation, Jack Warner, dans le cadre de l’attribution de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud

Quelles sont les personnes interpellées ?
14 personnes (9 officiels de la Fifa, 4 cadres de sociétés de marketing sportif, un intermédiaire entre les cadres du marketing sportif et les fonctionnaires de la FIFA) ont été inculpées par la justice américaine. Les 9 membres de l’institution ont d’ailleurs été suspendus provisoirement par la Fédération internationale.
Jeffrey Webb (50 ans), vice-président de la Fifa et président de la Concacaf, le gros poisson dans cette affaire, un très proche de Sepp Blatter.
Eugenio Figueredo (83 ans), actuel vice-président de la Fifa, ex-président de la Confédération sud-américaine (Conmebol) entre 1993 et 2013.
– José Maria Marin (83 ans), membre du comité d’organisation de la Fifa pour les jeux Olympiques, ancien président de la Fédération brésilienne de 2012 à 2015.
Eduardo Li (56 ans), président de la Fédération du Costa Rica depuis 2007, membre des comités exécutifs de la Fifa et de la Concacaf.
– Julio Rocha (64 ans), chargé du développement du football à la Fifa, ancien président de la Fédération nicaraguayenne de 1986 à 2012.
– Rafael Esquivel (68 ans), président de la Fédération vénézuélienne depuis 1972, membre du comité exécutif de la Conmebol.
– Nicolas Leoz (86 ans), ancien président de la Commebol de 1986 à 2013.
– Jack Warner (72 ans), ancien président de la Concacaf de 1990 à 2011.
– Costas Takkas (58 ans), attaché au cabinet du président de la Concacaf.

Pourquoi une affaire est gérée aux Etats-Unis et l’autre en Suisse ?
Ce sont les Etats-Unis, convaincus d’avoir été privés injustement de l’organisation de la Coupe du monde 2022 attribuée au Qatar, qui tirent les ficelles dans cette affaire. Les policiers suisses sont intervenus très tôt mercredi à Zurich, où se trouve le siège de la Fifa, sur ordre des autorités américaines. Sur le sol américain, le siège de la Concacaf (organisation au centre de l’investigation menée par le FBI), à Miami, a d’ailleurs été perquisitionné. Des demandes d’extradition vont être formulées par la ministre américaine de la Justice, Loretta Lynch. Dans le même temps, le parquet suisse a indiqué avoir ouvert une enquête pour soupçon d’irrégularités commises lors de l’attribution des Coupes du monde 2018 et 2022. Pourquoi ? «Les enrichissements illégitimes correspondants se seraient déroulés en partie au moins en Suisse. De plus, le siège de l’institution se trouve en Suisse et il existe un soupçon de blanchiment d’argent par le biais de relations bancaires en Suisse», a indiqué le Ministère public de la Confédération.

L’attribution des Mondiaux 2018 et 2022 peut-elle être remise en cause ?
Telle pourrait être la plus désastreuse conséquence des évènements de mercredi. En effet, en prononçant l’ouverture d’une «procédure pénale contre X pour soupçon de gestion déloyale et blanchiment d’argent entourant les attributions des Coupes du monde 2018 et 2022», la justice suisse remet clairement en question ces désignations. D’autant plus que deux des quatorze personnes arrêtées, Nicolas Leoz et Jack Warner, ont participé au scrutin du 2 décembre 2010 qui avait conduit à ces attributions. Une présence qui devrait largement suffire à invalider ce vote et à en entraîner un nouveau. Même si, pour l’instant, Walter De Gregorio, le porte-parole de la Fifa, réfute cette possibilité : «Elles seront jouées dans les deux pays.» Difficile cependant d’imaginer le cataclysme d’une réattribution du Mondial 2018 qui, d’un point de vue organisationnel, a déjà grandement démarré.

Pourquoi a été évoquée la Coupe du monde en France en 1998 ?
Loin de ne s’attacher qu’aux deux prochains Mondiaux, l’enquête menée par la justice américaine démontrerait que la corruption existerait au moins depuis juillet 1992, lorsque la Fifa avait décidé d’attribuer l’organisation de l’édition 1998 à la France, pour 12 voix contre 7 au Maroc. La Fédération française avait-elle monnayé quelques sympathies ? En fait, le résumé des charges retenues contre Chuck Blazer, l’ancien président de la Concacaf ayant servi d’informateur dans cette enquête, laisse entendre qu’il s’agirait en fait du Maroc qui aurait acheté un vote. Celui, sans surprise, de Jack Warner, qui avait voté pour le Maroc après y avoir été invité en compagnie de Blazer. Aucune irrégularité, côté français, n’a été dénoncée.

Est-ce le début du grand ménage ?
Oui. La justice américaine a annoncé que le coup de filet opéré mercredi n’était que le début de l’affaire. Autrement dit, une fois les arrestations effectuées, les langues pourraient se délier et d’autres têtes pourraient également tomber. Autre élément à prendre en compte, le rapport de l’Américain Michael Garcia (ex-président de la chambre d’instruction de la commission d’éthique de la Fifa) sur les attributions des Mondiaux 2018 et 2022 est resté entre les mains de la Fifa. Autant dire que si ce rapport venait à être dévoilé, l’instance internationale serait forcément touchée. Une nouvelle fois. Et la démission de Blatter ce mardi vient confirmer la thèse du grand ménage au sein de la Fifa.

Qui est Chuck Blazer, la taupe qui fait exploser la Fifa ?

Personnage clé dans les récents scandales qui ont éclaboussé la Fifa et mené à la chute de son président, le sulfureux Américain a coopéré avec le FBI pendant trois ans.

Entre la fiction et la réalité, la frontière est parfois très mince. Chuck Blazer ne dira pas le contraire. Retiré des affaires du football depuis deux ans maintenant, l’Américain a eu un rôle déterminant dans l’enquête menée par les autorités américaines sur les coulisses du financement de la Fifa et l’attribution des Coupes du monde 2018 en Russie et 2022 au Qatar. Sa contribution décisive a permis la vague d’arrestations réalisée en Suisse ce mercredi matin, à seulement deux jours de l’élection du président de l’institution qui gouverne le football mondial.

Une vie entre pouvoir et décadence

Membre du comité exécutif de la Fifa entre 1996 et 2013 et secrétaire général de la Confédération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes (Concacaf) de 1990 à 2011, Chuck Blazer est une pièce maîtresse du tournant commercial de la Fifa. Sous ses faux airs de Père Noël avec son physique imposant et son épaisse barbe grisonnante, l’Américain a mis sur pied un business très lucratif grâce à son influence sur le football mondial.

«Monsieur 10%»

Pendant vingt ans, le New-Yorkais de 70 ans a développé une puissante influence sur le football nord-américain. Un paradoxe pour celui qui n’a jamais touché un ballon. Séduit par le potentiel de croissance du «soccer» sur son continent, Blazer s’est allié avec Jack Warner, l’ancien vice-président de la FIFA et ex-président de la Concacaf. Avec son mentor, il bouleverse le fonctionnement de la Concacaf. Ne perdant pas de vue son compte en banque, il s’assure 10% des revenus générés par de nombreux droits sportifs pour la zone rattachée à l’instance dirigeante du football nord-américain. Chuck Blazer devient alors «Monsieur 10%».

Appartement de luxe … pour ses chats

Sur sa lancée, il s’enrichit avec de nouveaux formats de compétitions et le développement des retransmissions télévisées sur son continent. Soucieux de réaliser un profit maximal, l’imposant barbu place l’argent détourné sur des comptes off-shore. Son train de vie devient démesuré. Accro au porte-monnaie, il pioche dans les réserves de la Concacaf. Appartement à 18.000 dollars (16.451 euros), restaurants renommés, palaces, voyages en jet privé, appartement de luxe pour ses chats… Chuck Blazer ne se refuse rien. Jusqu’en 2010, son alliance avec Warner prospère.

De la FIFA au FBI

Les deux compères finissent par s’éloigner. Blazer n’a jamais digéré le vote de Warner en faveur du Qatar et non des Etats-Unis au moment de l’attribution de la Coupe du monde 2022. En guise de vengeance, il dénonce une distribution d’enveloppes à certains dirigeants des Caraïbes par Mohammed Bin Hamman, ancien président de la Confédération asiatique, dans le cadre de l’élection présidentielle de la Fifa en 2011. Blazer en profite pour mettre en cause Warner dans cette affaire.

Cependant, la chute se précise pour Chuck Blazer. Ejecté de la Concacaf, il est rattrapé par la justice américaine. Racket, évasion fiscale, virements frauduleux, blanchiment d’argent et oubli de remplir un dossier sur ses comptes à l’étranger (FBAR), l’Américain risque gros. En échange de sanctions plus clémentes, il accepte de devenir l’informateur du FBI en espionnant les membres du comité exécutif de la Fifa, comme l’a rapporté le New York Daily News le 1er novembre dernier.

Un agent double équipe d’un microphone sur son porte-clés

Chuck Blazer devient agent double en 2011 pour enquêter sur d’éventuels faits de corruption au sein de l’instance dirigeante du football mondial. Lors des Jeux Olympiques de Londres en 2012, il enregistre de nombreuses conversations avec des cadres de la FIFA. En possession d’un microphone intégré à un porte-clés, l’Américain a notamment rencontré Alexey Sorokin, grand artisan de la candidature russe pour le Mondial 2018, et Frank Lowy, chargé de la candidature de l’Australie pour 2022. En outre, Blazer a accepté que ses communications avec 44 hauts responsables de la FIFA, dont Sepp Blatter, soient passées au crible par les agents fédéraux américains. Aujourd’hui touché par un cancer du côlon, Chuck Blazer a tout de même eu le temps de récolter de précieuses informations. Des données qui ont contribué au coup de filet réalisé à Zurich mercredi dernier et poussé incontestablement Sepp Blatter vers la sortie.
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